Texte écrit par Olivier Gaudet-Lanoie, qui s’est mérité la 3e place à l’occasion du concours littéraire – récit d’horreur et d’épouvante 2023.
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Les maisons étaient toutes identiques, comme de grands blocs de briques et de béton pastel, s’élevant haut dans le ciel taché d’encre. Peu importe où j’allais, rues inconnues après rues inconnues m’entouraient. J’ai vécu ici toute ma vie, les endroits que je ne reconnais pas doivent être rares, non ? Mon rythme s’est accéléré, de plus en plus frustré à chaque pas inutile. « Comment ai-je atterri ici ? me suis-je demandé. J’ai dû prendre un mauvais virage. Sûrement… si je retrace mes pas… » Mon chemin de retour avait disparu. Il n’y avait plus d’allées, plus d’intersections, plus rien. Une rue unique s’étendait loin dans l’obscurité bien au-delà de l’horizon. Les bâtiments, les magasins et les maisons semblaient toutes… ternes et froides, le type que l’on traverserait sans jamais remarquer. Ils manquaient les détails que les maisons remarquées avaient, la touche humaine, la lueur chaleureuse du chez-soi, les bordures qui ne se confondaient pas les uns avec les autres, les fissures qui ne se propageaient pas derrière nos yeux. Les lumières étaient allumées, mais les maisons étaient vides. Je n’ai pas pris la peine de frapper. Je ne voulais pas toucher ces portes inaperçues et ressentir le bois froid et sans texture pénétrer ma peau.
Sans autre choix, j’ai choisi une direction et marché dans ce chemin de plus en plus étroit, le ciment et le mortier me pressant en avant. J’espérais toujours voir une voiture, un cycliste, un passant, une voix, un chuchotement ou une ombre qui n’était pas la mienne, mais le silence assourdissant était seul à me tenir compagnie. Combien de temps s’était écoulé ? Des minutes ? Des heures ? Combien ? Pourquoi mes pas étaient-ils si silencieux ? Où étaient les étoiles ? Ai-je pleuré ? Là, un bruit, venant de la droite. Un murmure, un bourdonnement noyé se faufilant à travers un passage étroit entre deux maisons inaperçues. Je n’aurais jamais vu cet obscur couloir s’il n’y avait eu ce faible bruit qui guidait mon regard. L’impasse étouffante était à peine assez grande pour que je puisse m’y faufiler, mais cela n’avait pas d’importance. Un sourire d’espoir se montra sur mes lèvres mouillées de larmes. Je devais trouver de l’aide, sortir de cet endroit maudit. La brique rugueuse râpait douloureusement ma peau alors que je me frayais un chemin à travers cette fissure. Les murs qui m’entouraient appuyaient sur ma poitrine et m’empêchaient de respirer. Je ne pouvais même pas tourner la tête, mais aussi lent qu’était mon progrès, ce bruit devenait plus fort et plus clair. Je pouvais maintenant le reconnaître pour ce qu’il était : des voix. Des gens qui parlaient. Une foule de gens, leurs voix tissées ensemble en un gargouillement inintelligible. Je les voyais au bout de l’impasse, une vague de costumes et de cravates et de chaussures et de smokings marchant tous à l’unisson.
J’étais enfin dehors. La fissure dans le mur m’a craché au milieu d’un centre-ville animé où pots de fleurs vides et bancs vides entouraient une jolie petite fontaine. Divers carreaux étaient disposés sur le sol, créant un dessin en spirale complexe de ciment noir et gris. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’effondrer sur le sol carrelé dans un soupir de soulagement, toujours perdu, mais plus près de l’aide. Le bavardage incessant et incompréhensible était tout autour de moi, maintenant, fort et oppressant, et si immobile. En regardant autour de moi, le flot de mouvement s’était arrêté. Les costumes et les cravates et les chaussures et les smokings m’entouraient, leurs visages déformés, changeant et évoluant à chaque seconde. Ils continuaient de parler, certains criant, dans cette langue que je ne reconnaissais pas. Ils étaient si immobiles, me regardant fixement, si immobiles.
Les couleurs m’ont fui. J’ai rampé et j’ai couru. Les maisons inaperçues étaient toutes autour de moi. La foule d’hommes et de femmes sans visage continuait de me regarder. Ils bloquaient la place de la ville, mais je me suis frayé un chemin. Le bavardage incessant inondait mon esprit et me remplissait d’une angoisse indicible. Je devais m’éloigner, choisir une rue et m’échapper. J’ai couru comme jamais je n’avais couru auparavant, la peur me poussant au-delà de mes limites. Je pouvais sentir leur souffle dans mon cou, bien qu’ils n’avaient pas de bouche. Je pouvais sentir leurs regards sur ma peau, bien qu’ils n’avaient pas d’yeux. Ils me suivaient, me pourchassaient loin du centre-ville et de retour dans la banlieue, j’en étais sûr. Mon cœur battait, brûlant dans ma gorge. J’avais besoin de me reposer. Ils n’avaient pas de cœur, ils n’avaient pas besoin de repos. Le ciel était sombre et sans étoiles…
J’ai couru jusqu’à un port, la route s’étendant au-delà du rivage de gravier et s’arrêtant juste avant de tomber dans la mer Baltique. De là, s’étiraient des quais en bois s’étendant sur l’eau et flottant paisiblement. Sans réfléchir, j’ai foncé à travers les quais et sauté dans la première chose qui semblait flotter : une vieille barque en aluminium, une seule pagaie morte reposant dans sa coque. Je l’ai presque cassée en deux en pagayant frénétiquement, m’attendant à tout moment à ce que mes assaillants se jettent à mon poursuite. Lorsque je me suis finalement retourné pour regarder derrière moi, il n’y avait personne. Rien ne me poursuivait, à part la brume et la rosée. Alors que je dérivais lentement, j’ai remarqué un miroir, seul sur le quai, reflétant ma silhouette haletante. Le cadre était magnifique, une sculpture en bois complexe ornée de spirales en argent, la figurine sculptée d’un coucou au-dessus me regardant. La dernière chose que j’ai vue alors qu’elle disparaissait lentement dans la brume était ma réflexion.
Des heures se sont écoulées alors que je restais assis là, au milieu de ma barque. La pagaie en bois dans mes mains a cessé de trembler, mes jointures qui avaient perdu leurs couleurs revinrent à la normale. Peu importe où je regardais, l’eau s’étendait à perte de vue, l’horizon se perdant dans la brume quelque part entre le ciel et la mer. Je ne pouvais dire où l’un rencontrait l’autre, noir comme tout était. Ma pagaie reposait immobile à mes pieds, là où je l’avais laissée, cela faisait… Combien de temps s’était-il écoulé ? Les eaux étaient calmes, si calmes, immobiles et vides, et bien que mes yeux étaient fatigués et cernés, un sourire s’étirait sur mes lèvres. J’étais loin de cette impasse glaciale, et de ces gens, de ces monstres. J’étais loin de tout, loin des rues bruyantes de la ville toujours éveillée, loin des querelles incessantes des voisins et des amoureux, loin du jugement sans fin de prétendus amis, loin des obligations, du travail, du stress, de tout. Tout ce qui restait était un doux balancement d’un côté à l’autre, un balancement qui ne devrait pas être là, car les eaux étaient calmes et vides. Cette mélodie silencieuse était simplement si attrayante. Cet endroit, c’était une créature, et moi, j’étais James Bartley.
Je me suis allongé dans mon cercueil d’aluminium et j’ai levé mon regard brumeux vers ce qui avait englouti le ciel. Que je ferme ou non les yeux ne faisait aucune différence, les mêmes motifs hypnotiques embuaient toujours ma vision. De petites étincelles éclairaient la nuit ici et là, comme des taches de lumière évoluant sans fin et changeant. Ces formes complexes partageaient leurs histoires, se poursuivant dans ce ballet, en mon honneur. Un petit garçon de hall demanderait à une jeune fille de danser, mais finirait par valser seul contre le rideau sombre au-dessus. Une vieille dame tricoterait des moufles sur son porche, espérant qu’un jour elle trouverait quelqu’un à qui les donner. Une petite souris se débattrait avant de tomber inanimée, l’étreinte serrée de l’acier autour de son cou l’étranglant lentement. Des flashes d’une vie que j’avais autrefois vécue interféraient parfois avec ma paix, mais leurs apparitions soudaines s’amenuisaient heureusement à mesure que le temps passait. Le ciel était sombre et sans étoiles…
Toc.
Le claquement métallique de l’aluminium contre le verre résonnait en moi et tout autour. Ma barque a heurté quelque chose et s’est arrêtée soudainement. Réveillé en sursaut, j’ai regardé en avant et rencontré le regard surpris d’un vieil homme que je ne reconnaissais pas. Sa peau était blanche comme un linge, ses lèvres étaient peintes en bleu, une longue barbe négligée pendait à son menton. Il était assis dans une barque comme la mienne, la même peinture verte boueuse s’écaillant de sa vieille coque, toute vivacité volée par l’eau glaciale. Il est resté silencieux, me regardant, son visage déformé par une expression de terreur. Aucun de nous n’osait dire un mot, et c’est là que je l’ai vu, le coucou. Un cadre en bois entourait l’homme, orné et décoré de spirales en argent. Le miroir, il était immobile sur les eaux, plus grand qu’il ne l’était la dernière fois. En regardant mes mains, je ne pouvais pas les reconnaître. J’ai ramassé ma pagaie et j’ai frappé. Le verre s’est brisé, le miroir est resté debout. Je pouvais toujours voir ce vieil homme à travers les éclats, me regardant avec mille yeux, tous me fixant et me jugeant.
Et puis il a bougé. Le miroir s’est approché, lentement. Même si ma barque était sur son chemin, le miroir s’est approché, lentement. L’étrave métallique a tout simplement disparu dans la réflexion vitrée, plongeant à l’intérieur. Le miroir dévorait mon bateau à mesure qu’il se rapprochait. Je reculais autant que je le pouvais, balançant mon bâton chétif autour de moi. Des éclats de verre ont volé et se sont enfoncés dans ma peau à mesure que j’attaquais ce miroir. Je pouvais les sentir s’enfoncer dans mes bras, leurs arêtes tranchantes coupant la peau, la chair et les muscles. Alors que le sang s’échappait de mes blessures, coulant sur mes bras blancs et les teintant de ce rouge vif, le miroir continuait de s’approcher de plus en plus. Je ne pouvais rien faire.
Ma barque était maintenant à moitié engloutie et, sans autre choix, je suis sauté dans les eaux derrière moi. En un instant, les ténèbres m’ont enveloppé. Ce n’était pas l’obscurité paisible à laquelle je m’étais habitué, celle-ci était froide et mordante. Je ne pouvais plus distinguer le haut du bas. J’ai battu des bras, essayant de nager vers le ciel, mais mes doigts ne traversaient jamais la surface. Mes poumons criaient, brûlant et démangeant pour respirer. Un feu brûlait en moi, sans la lumière, sans la chaleur, seulement douloureux. Juste au moment où j’ai commencé à perdre espoir, une lumière bleue a brillé en dessous de moi. J’ai nagé vers elle, essayant de l’agripper, combattant de toutes mes forces le besoin désespéré de respirer. Après une éternité, j’ai atteint la surface. Avec un soupir, le feu dans ma poitrine s’est éteint. J’ai toussé et toussé, mes larmes brûlant mes joues alors qu’elles se perdaient dans la mer, mais je n’allais pas me noyer. Pas encore. Cette lumière bleue était aveuglante, m’empêchant de regarder autour. Elle était tout simplement trop brillante, je ne pouvais pas trouver le miroir. Je devais fuir, nager aussi vite que je le pouvais vers cette lumière et espérer qu’elle me conduirait à la sécurité. Avoir espoir était tout ce que je pouvais faire.
Je ne sais pas combien de temps j’ai nagé. J’ai depuis longtemps arrêté de compter ces choses. Elles n’avaient pas d’importance. Mes membres étaient endoloris et mous. Ma colonne craquait douloureusement à chaque mouvement. Ma poitrine s’affaissait, prête à abandonner et à s’effondrer. Ma peau avait oublié le toucher de la chaleur, mais j’y étais parvenu. J’avais réussi. Devant moi se dressait une tour géante, un phare en pierre calcaire rayé de rouge et de blanc, s’élevant des profondeurs au milieu de la mer Baltique. La lumière bleue à son sommet tournait et tournait, focalisant son attention sur le monde entier. Une porte menant à l’intérieur était grande ouverte, invitante et accueillante. J’ai à peine eu la force de grimper à l’intérieur, de me tirer de ce froid visqueux qui ne voulait pas me laisser partir. Des escaliers métalliques tournaient en colimaçon à travers la tour, allant du fond du sous-sol sans fin jusqu’au dernier étage. J’ai fermé la porte et je suis monté, grelottant toujours. Les escaliers m’ont mené à une petite chambre grise, où la poussière jonchait les meubles et où l’immobilité empestait l’air. Dans cet appartement circulaire, un cadre de lit vide se trouvait à droite, avec une seule chaise en bois complétant le décor minimaliste. Une trappe pendait du plafond, menant à la passerelle au-dessus, où je me suis précipité avec empressement. Cette lumière, elle me voulait, et je la voulais. Je devais comprendre ce qui se passait, pourquoi cela m’arrivait, pourquoi moi ?
Il n’y avait rien là-haut. La lentille ne tournait plus. La lumière s’était éteinte. Le vent soufflait tout autour de moi, sifflant à mes oreilles. Je me suis retrouvé à regarder dans le vide au-delà du phare, bien au-dessus de la brume aveuglante. Au loin, au-delà de l’horizon, deux grands navires sont entrés en collision l’un avec l’autre, leurs sirènes se rejoignant avec le sifflement du vent pour former une harmonie comme aucune pareille, la même que j’avais entendue il y a de cela si longtemps. Je pouvais voir les matelots, je pouvais les voir tomber à leur mort. Je pouvais entendre leurs cris, avec ce craquement écœurant quand ils s’écrasaient dans l’eau. Les deux navires ont lentement coulé, et je ne pouvais rien faire d’autre que regarder, impuissant, alors que les cris s’estompaient et que le silence reprenait. L’un d’entre eux transportait le miroir, dans lequel je pouvais me voir, jusqu’à ce qu’il disparaisse à son tour sous la mer. Lentement, je suis redescendu au salon. Je savais ce qui m’y attendait, et je le craignais. Dans l’embrasure de la porte se tenait le miroir, le coucou ayant l’air un peu plus vieux, le cadre un peu plus usé. À l’intérieur, Bartley me regardait avec un regard vide alors que je m’approchais de lui. J’ai étreint l’homme avant de m’effondrer à genoux, mes bras toujours étroitement enlacés autour du miroir.
Le ciel était sombre et sans étoiles, et j’abandonnais.
