Texte écrit par Guillaume Adam, qui s’est mérité la 2e place à l’occasion du concours littéraire – récit d’horreur et d’épouvante 2023.
Lire Dépecé.
Lire Forlorn Light – version française.
Lire Merci à toi, Oscar Walsh.
― Allez Hugo, prends-en. Ce n’est rien, tu vas voir.
Le sous-sol sentait la sueur et la moisissure, tellement que j’en avais mal à la tête. J’étais adossé au mur de béton du salon en rénovation. Sur sa paroi rugueuse et humide se promenait une araignée aux longues pattes. Il y avait, dans le coin de la pièce, sous la lueur orangée d’une vieille ampoule à incandescence, un fauteuil en cuir ruiné de griffures de chat. Le meuble était seul au fond du sous-sol, tourné vers un mur blanc, sans bibliothèque près de lui – comme s’il ne servait à rien à part accueillir une vieille âme observatrice. Sa lampe se tenait droite dans l’obscurité du salon, comme un lampadaire solitaire en pleine campagne.
Le plancher de béton était couvert de cernes de peinture séchée et de traces jaunâtres. Mes fesses se gelaient contre lui et s’irritaient sur sa texture rugueuse. L’endroit était séparé en deux pièces. La première, près des escaliers qui menaient au rez-de-chaussée, était un salon tout à fait normal, avec un fauteuil gris, une télévision accrochée au mur, un petit bureau et une plante en plastique déposée dessus. La deuxième était celle dans laquelle je me trouvais en ce moment. Elle était complètement vide à part ce fauteuil en cuir et cette ampoule solitaire.
― Prends-en si t’es pas un bâtard.
Mon ami Maël et son cousin m’entouraient. Il y avait aussi le petit Pascal assis là-bas, en train de jouer à la console dans le salon. Lui, il en avait déjà pris.
― T’es sûr? Avec tout le rhum qu’on s’est enfilé. On est déjà défoncés, mec.
Une musique de Damso jouait doucement. Ma tête tournait. Je n’arrivais pas à suivre les paroles qui se distordaient dans l’air, pénétrant mes oreilles au ralenti, faisant vibrer mes tympans. J’avais un mal de cœur intense, puis mon cœur battait dans ma tête, comme une horloge qui marquait le tempo de la musique.
― Allez, mon pote, lâche-nous pas comme ça. Patrick s’est pas démerdé comme un chien à trouver un dealeur pour que tu fasses ta fillette.
Dans le creux de la main de Patrick, il y avait un petit carré de papier sur lequel était dessiné Panoramix, le vieux avec sa louche pleine de potion magique. Mais il avait des yeux étranges, qui semblaient m’observer depuis le buvard. Et un sourire anormal, exagéré.
Il était peut-être vers vingt-et-une heure. La sécheuse, au-dessus de nos têtes, cria pour avertir la fin de son cycle. On entendit des pas résonner à l’étage supérieur, réverbérer sur toutes les surfaces de la maison, se sauver dans les corridors et courir à travers les fenêtres. Il y avait de la vie au 16 rue du Potier.
La voix de Patrick se mêla à celle de Damso :
― Il est abattu ton pote. C’est mort. On n’aurait peut-être pas dû boire autant d’alcool. Je savais que la soirée allait être gâchée. Ça m’a coûté une blinde, en plus.
― Parle pour toi. Moi, j’vais bien. C’est pas du rhum coca qui va m’arrêter, tu m’connais. Allez, Hugo, putain. J’te connais pas comme ça. Tire la langue, j’vais le faire pour toi.
Le sous-sol tournait. L’araignée ne marchait plus sur le mur, mais flottait dans les airs, de droite à gauche, puis de haut en bas, comme une roue. Près de mes cheveux, de mes yeux. Et il me sembla même qu’elle se transformât en mouche.
Le goût du LSD était… en réalité, je pense que c’était le buvard que je goûtais. C’était un goût sec, fade. Mais j’avais surtout encore le goût de l’alcool dans la bouche, alors je ne pouvais pas vraiment distinguer Panoramix du rhum coca. Au moins, je l’avais pris, alors Patrick et Maël me lâchèrent pour aller s’écraser près du fauteuil, sous la lumière chaude de l’ampoule. Le petit Pascal était près de la télévision, à ma droite, et regardait l’écran sans ciller. Ses doigts étaient immobiles, ses mains, son corps aussi. Son regard était figé sur le personnage de Mario. Le chapeau rouge paraissait l’obséder. Tout comme le décor vert sur lequel il tuait des champignons bruns.
Dehors, le ciel était sombre et la lune était cachée. Peut-être était-elle embarrassée de nous voir croupir ici dans cette vieille maison, la conscience zombie. Au moins, quand je regardais par la petite fenêtre carrée à ras du sol, depuis laquelle je pouvais observer la toile céleste, je distinguais des étoiles briller. Et, peut-être parce qu’elles étaient les seules lumières qui perçaient l’obscurité des longues nuits de novembre, cela me réconfortait.
De l’autre côté de la rue, une lueur orangée s’éteignit. La voisine de Maël venait de fermer les rideaux de sa chambre. Elle allait rêver. Moi, j’allais être rêve.
***
Les premières sensations furent des douleurs qui me prirent au ventre. Mais cela ne m’inquiéta pas, parce que c’était encore mon corps que je connaissais. Mes nerfs sentaient ma douleur. C’était une douleur tranquille, douce. Comme cette douleur qui vous prend quand vous rentrez la soie dentaire un peu trop profond entre vos dents et que de votre gencive perle du sang.
Maël et Patrick se parlaient doucement dans le coin de la pièce. Petit Pascal était toujours devant Mario Bros, les yeux grands ouverts, les pupilles dilatées. Ses yeux étaient presque noirs et ses iris alors bleutés n’étaient devenus qu’un fin contour. Son regard était vide. Je me demandai même si son corps n’était pas vide lui aussi. Était-ce dangereux de donner de telles drogues à un gamin de treize ans? Ce n’était pas mon ami, c’était celui de Maël. Il m’avait assuré que Pascal en avait déjà pris. Qu’il avait même déjà pris de la méthamphétamine. C’était un gars d’expérience. Le gamin volait de l’argent à ses parents qu’il refilait à Patrick. Patrick se débrouillait pour acheter. Je ne sais pas comment. Maël n’a pas voulu me le dire.
***
L’ampoule à incandescence avait changé de l’orange au jaune, puis du jaune au blanc, puis du blanc à l’orange. Elle brillait plus fort qu’avant. Elle était aussi plus chaude. Les murs du sous-sol s’étaient élargis, la maison s’était comme transformée en villa et la petite fenêtre carrée à ras du sol m’avait l’air d’un point de vue panoramique, où les petites étoiles scintillantes se multiplièrent par milliards sur le ciel devenu plus clair et coloré. C’était comme un nouveau crépuscule. Cet océan de miel était transpercé d’étoiles filantes à chaque seconde et c’était là un spectacle envoûtant.
Dans le sous-sol, le plancher tournait. Il se découpait en petites formes géométriques elles-mêmes découpées en plus petites formes géométriques, et elles dansaient en rond, sinuaient entre les lattes de bois, ondoyaient comme le courant d’une rivière. Et bientôt, chacune d’elle se remplit d’une couleur. Un triangle vert se cogna contre un hexagone rose, puis un pentagone bleu se transforma en octogone rouge. Au fond, le fauteuil en cuir griffé se muait. Les griffures s’ouvraient puis se refermaient. Tantôt était-il éventré, tantôt était-il neuf. Et Maël était allongé près de lui, immobile. Ses yeux noirs rivés sur le plafond. Il était lui-même latte de bois. Il était néant. Il était mort. Oui, c’était ça. Il me sembla être un mort, un cadavre. Un cadavre caché dans son sous-sol. Il en était peut-être même le meurtrier. C’était sûrement Maël qui avait caché Maël ici.
***
La voix de Mario dans le lointain, se mariant avec la voix de Damso qui chantait, faisait vibrer la pièce. La musique était triangulaire, pointue. Je pouvais la toucher. Elle se déplaçait dans la pièce en ondes orange. Une pyramide se forma devant moi, une pyramide de sons. Et la lumière de l’ampoule, derrière, s’entendait comme une mélodie. Orange était devenu Damso, Damso était devenu orange. Puis l’odeur de sueur, l’effluve de moisissure du sous-sol, était les percussions de l’orchestre. L’air gorgé d’une puanteur enveloppante jouait de la musique, et la musique faisait une pyramide d’ondes, et la pyramide était bleue, et le bleu goûtait l’océan. Je balançais la tête de droite à gauche, sous le plaisir irréel de mes sens. Et dès lors que j’avais commencé ce mouvement de joie, je ne pouvais plus m’arrêter. Ma tête prenait en amplitude, mon cou s’allongea de trois mètres, et je dansais au rythme effréné de la musique. Et je me mis à rire de joie. Puis à rire, rire, rire à ne plus pouvoir respirer. Je sentais mon corps rire, je sentais mes poumons qui voulaient arrêter de rire. Ma bouche grande ouverte était un cratère.
― Hugo, merde, qu’est-ce que t’as?
Je ne pouvais pas lui répondre. Je riais. Comme une torture où la souffrance serait hilarante. Comme des funérailles où les larmes seraient des éclats de joie.
Quand je relevai la tête enfin, je me cognai contre le plafond. La villa était devenue minuscule. Je touchais à toutes les surfaces de la pièce à la fois. Je voyais dans toutes les directions à la fois.
Petit Pascal se leva debout soudainement. Il était devenu Géant Pascal, me regardant de haut. J’avais rapetissé dans le sous-sol devenu cellule. Et j’étais encore plus petit que l’araignée qui marchait sur le mur humide. La fenêtre à ras du sol était minuscule, elle aussi, comme une seule étoile dans le décor sombre. Géant Pascal s’approchait de moi, avec ses yeux en mydriase qui criaient « It’s-a me, Mario! » et ses mains rouges à mille doigts. Je me transformai alors en champignon brun prêt à être écrasé.
J’étais si près du sol que je me sentais le sol. Je me sentais sous-sol, je me sentais environnement. J’avais une peau de béton rugueuse, un plancher de bois. Je sentais les poids combinés de Maël et de Patrick allongés sur moi. J’avais mal à mon mur où la télévision était accrochée. Le vent de novembre, dehors, chatouillait mes façades. Je pouvais voir toute la ville, toute la société en une petite parcelle de vision. Les ondes orange qui rayonnaient depuis mon âme se dispersaient dans l’air, jusqu’aux nuages et dans toutes les villes de France, puis d’Europe. La terre flottait entre ces ondes, ces longues cordes se diffusant gracieusement, et elles reliaient TOUT ensemble. Les planètes, les étoiles, les êtres, les pensées, n’étaient plus qu’une seule entité, de la même manière que mes neurones interconnectés me formaient, moi. Je n’étais plus humain. J’étais le monde. J’étais l’univers entier. Nous étions tous une seule conscience qui imagine subjectivement chacun de nous. Nous étions une intelligence infinie qui crée un monde qui se dit Vérité, mais qui au fond n’est qu’un produit de sa propre Imagination.
***
Maël et Patrick rejoignaient Géant Pascal autour de moi. Eux aussi, ils étaient des géants. Ils me regardaient de haut, avec leurs yeux de ténèbres, leurs traits déformés. Le poids de leur regard m’étouffait, aplatissait mon cœur. Je me couchai alors. Ils étaient devenus des tours, comme dans le centre-ville new-yorkais. Je ne sais plus si c’étaient les vrais. Était-ce le vrai Maël qui me fixait comme ça, les sourcils froncés, avec une colère obscure dans les yeux?
Mon cœur sautait dans ma poitrine, comme si mon organe voulait se sauver.
― On va t’aider! dirent en chœur mes faux amis, d’une voix préoccupante.
Ils changèrent alors de forme, de vêtements. Ils devinrent habillés de tuniques bleues, de gants chirurgicaux. Le faux Patrick sortit un scalpel et le donna à Maël. Géant Pascal m’éclaira d’une lumière blanche.
― Non! Arrêtez! Je suis encore éveillé!
Maël déposa la pointe du scalpel sur mon torse.
Je criai.
Il commença à m’ouvrir la peau. Le sang sortit de mon corps. Il coulait sur ma peau de béton. Se changeait en graffitis rouges. Le sang écrivait des mots.
La lumière blanche m’aspira. Je mourrais bientôt. J’étais devenu l’homme le plus tranquille qui soit, le plus amoureux. J’aimais mon enfance qui me brûla l’esprit. Je me voyais petit. Je revoyais toute ma vie en une fraction de seconde… ou était-ce en mille ans? Le temps n’existait plus. Puis, dans cet environnement immaculé, une deuxième lumière, encore plus blanche, encore plus lumière, me fit transcender vers la divinité. Je voyais Dieu, des anges qui venaient vers moi en me tendant les bras, me soufflant que j’avais atteint l’Illumination.
J’étais divin.
Mais leur expression changea.
J’étais peut-être traître dans le paradis.
Un démon m’attrapa par les pieds. La lumière me quitta. J’étais revenu dans le noir. Quand je me retournai, le démon avait le visage de Maël. On m’avait renvoyé dans le sous-sol. J’étais encore allongé sous les regards tordus des chirurgiens. Un trou sanglant béait sur mon torse.
Le Maël démoniaque prit mon cœur dans ses mains. Mon âme suivie. J’étais devenu cœur. J’avais quitté mon corps. Je sentais mes ventricules pousser le sang dans mes artères. Je sentais les pulsions électriques me traverser. Je me contractais. Le sang gluant emplissait mes cavités. Je n’étais plus qu’un corps de sang. Et dans tout ce sang, un caillot se forma. Il se muait avec le courant carmin. Je le sentais bouger, sortir par mes artères, revenir par mes veines. Puis, il se logea dans mon artère coronaire et y resta coincé.
Je criai.
Je mourais. Je faisais un infarctus. Je mourais. J’étais infarctus.
Maël m’emmena avec lui, m’éloignant des deux autres chirurgiens fous. Il m’emmenait dans ses mains. Je sentais sur moi le vinyle de ses gants. Il m’emmenait dans le noir. Dans le néant. Je n’étais plus rien.
***
Je me réveillai dans une chambre d’hôpital. Trois enfants et deux adultes étaient près de moi. Je voyais mes vaisseaux sanguins à travers la peau diaphane de mes mains et des cathéters me perçaient jusqu’à eux. Les personnes dans la pièce avaient tous le sourire aux lèvres.
― Allo grand-papa!
Une fillette me fixait avec de grands yeux bleus. Elle ne me fixait pas directement, mais plutôt l’énorme cicatrice que j’avais à la poitrine.
― Ça va, Papa? me demanda la femme quarantenaire derrière la petite. Tu viens de recevoir ton nouveau cœur. La transplantation a été un succès.
― J’suis où? On est en quelle année? Vous êtes qui?
― Voilà… c’est ce qu’on voulait te dire. On va devoir te placer en EHPAD. Ta démence est trop avancée. Tu n’as plus de mémoire.
― Je ne suis pas fou. J’étais avec mes amis. Tout juste là. Maël, Patrick, petit Pascal…
― Tu es encore bloqué en 2021. Papa, tu as 55 ans aujourd’hui.
― Vous n’êtes pas vrai! Rien… rien de tout cela n’est vrai. Je n’ai pas d’enfants, putain… encore moins de petits-enfants, qu’est-ce qui m’arrive? J’ai 17 ans et ma mère m’attend chez moi, ma mère, maman… Sortez-moi d’ici. Sortez-moi d’ici.
J’arrachai mes tubes de soluté d’un coup. La femme tenta de m’arrêter, mais un médecin entra dans la pièce et lui fit signe d’attendre.
― Monsieur Hugo Martin, vous êtes réveillé?
― Ai-je l’air endormi, abruti?
― Êtes-vous sûr? Allez, réveillez-vous.
― Quoi?
― Réveille-toi, Hugo. Réveille-toi, Hugo. Allez, réveille-toi. Maman est là.
