Dépecé

Texte écrit par Vincent Croteau, qui s’est mérité la 1ère place à l’occasion du concours littéraire – récit d’horreur et d’épouvante 2023.

Lire Diéthyllysergamide.

Lire Forlorn Light – version française.

Lire Merci à toi, Oscar Walsh.

On me suivait dans ce recoin reculé du village, mais qui, quoi ? Je ne saurais le dire. Je n’étais pas capable de replacer mes idées, la seule chose que je savais,  c’était qu’il fallait que je parte au plus vite d’ici! Il fallait que je me rende au boisé, car à la sortie, il y avait une église, un refuge. Sans plus attendre, je décampai vers la forêt. Il fallait que je sème ce qui me poursuivait ou j’allais mourir ici! Je ne suivais pas le sentier, je traversais le bois en ligne droite. Je me faisais fouetter le visage et égratigner les pieds par les branches, mais je ne devais m’arrêter en aucun cas. Le sol était glissant, je faillis perdre pied à plusieurs reprises. Il était passé minuit et le faible croissant de lune ne traversait pas les feuilles des arbres : on n’y voyait pas grand-chose. Après de longues minutes de course, j’aperçus finalement les lueurs de l’église. J’y étais presque, j’apercevais la bâtisse au travers des feuilles. Plusieurs personnes priaient, je pouvais les entendre au travers des fenêtres. Il fallait que je l’atteigne, aucune créature possédée par le diable ou avec de mauvaises intentions ne pourrait m’approcher, une fois que je serais à l’abri dans la chapelle. Un lieu béni représentait une protection pour tous les bons catholiques.

J’entendis alors les pas qui me talonnaient. Les branches craquaient sans arrêt, cette chose ne se souciait guère d’être discrète. Il fallait que j’accélère, on me pistait, ce n’était qu’une question de temps avant qu’on ne m’attrape! Et soudain, le clocher de l’église commença à sonner. L’heure où les forces obscures sont les plus puissantes arrivait, il serait bientôt minuit. Je voyais la lisière des arbres, j’y étais presque si j’accélérais encore pour une dernière poussée, j’allais atteindre l’église avant la fin des douze coups de minuit! J’allais m’en sortir, j’allais atteindre l’église! Alors que je me croyais sauvé, mon pied se prit dans une racine et je fis un vol plané de plusieurs mètres avant d’atterrir sur le sol. Je roulai un peu, m’écorchant les membres. Je souffrais, mais il fallait que je me relève et continue mon chemin. Mais le douzième coup sonna sans que je puisse me relever, à bout de souffle. J’étais réellement perdu.

C’est alors que je l’aperçus pour la première fois. Les rayons de la lune éclairèrent la chose la plus hideuse que je n’eusse jamais vue. De longs cheveux emmêlés et extrêmement gras, un nez pointu, la peau huileuse, une bouche étirée d’un rictus moqueur, un visage squelettique et des ongles crochus. Elle tenait dans ses mains un couteau qui reflétait les rayons de la lune. Elle éclata d’un rire qui semblait traverser le sol et qui se répétait en échos dans le boisé. Elle s’approcha de moi. Devant ce spectacle cauchemardesque, j’étais incapable de bouger, je restais figé devant mon destin, certain qu’il ne me restait que peu de temps avant de mourir. J’étais face à une sorcière.

Elle approcha son visage extrêmement près du mien. Elle avait le regard d’une chasseresse devant sa proie. Elle semblait satisfaite de sa prise. Des insectes pendaient de ses cheveux et sa bouche ouverte laissait entrevoir ses dents noires. Sa longue et rauque respiration me soufflait son haleine d’une odeur répugnante. Une odeur aigre composée d’un mélange de sang et de poisson pourri. Ce fut la dernière chose que je vis, car je sentis un coup me percuter la nuque et je sombrai dans les ténèbres.

Je me réveillai dans un endroit inconnu. Il faisait extrêmement froid et humide et je n’y voyais rien. Quand je tentai de me lever, je réalisai que j’étais ligoté, suspendu à une poutre de bois. Mes mains étaient liées par une corde et elle était tellement serrée, que je sentais qu’elle me coupait les poignets. J’avais un énorme mal de tête, certainement causé par le coup que je venais de recevoir. Je ne pouvais qu’attendre et il m’était impossible de faire quoi que ce soit. Durant cette attente, j’essayai de me rappeler pourquoi on me poursuivait.

J’étais coureur des bois. Je parcourais la forêt et côtoyais ses habitants. Habituellement, ça se passait dans l’harmonie. Mais j’avais chassé un grand loup gris, la veille. Sa douce fourrure était encore dans ma besace. Était-ce l’esprit du loup qui me chassait, moi qui l’avais chassé?  Est-ce que j’étais entré sur le territoire sacré d’une chamane, sans le savoir?  Ou étais-je simplement devenu la proie d’une créature maléfique, comme celles qui apparaissaient dans les légendes? Quoi qu’il en soit, j’avais le sentiment que j’étais faible comme un lièvre apeuré. Un lièvre qui allait être dépecé.

Après de longues heures dans le noir, j’entendis des grattements sur le plancher au-dessus de ma tête, puis, ils se rapprochèrent très lentement de moi. Je n’avais rien pour me défendre. J’entendais gratter sur un morceau de bois qui devait certainement être la porte de la cellule où j’étais enfermé. Après de longues minutes d’angoisse, la femme entra finalement dans ma cellule. Son odeur répugnante m’imprégna immédiatement les narines. Elle avait une bougie qui éclairait à peine la salle. Je pus l’analyser, la pièce était extrêmement petite, il n’y avait aucun meuble. Moi, j’étais suspendu au milieu de la chambre et impuissant.

En grognant, elle déposa la bougie dans un coin et souleva un bol de bouillie. Elle força une cuillère dans ma bouche et m’obligea à avaler. Elle jeta ensuite une gorgée d’eau dans ma gorge. Je grimaçai et crachai. Il m’était dur d’avaler ma salive. Le gruau avait un goût étrange, une grande chaleur se dégagea dans mon corps. Je ne sais pas ce qu’elle avait mis dedans, mais j’eus envie d’en manger davantage. Elle me garda ainsi plusieurs jours ou semaines, je ne sais plus, me gavant de gruau.

Puis, une nuit, je me réveillai en grelottant. J’étais seul. Ou du moins, je croyais être seul. Il ne se passait rien, pourtant, mon pouls s’accélérait à chaque seconde qui passait. C’est alors que j’entendis une respiration rauque se rapprocher de moi. Une odeur putride se répandit dans la pièce. La sorcière était là, elle m’épiait. Je sentis des mains glacées se poser sur mon torse. Ses mains se baladaient partout, tâtaient mon ventre. Je ne voyais rien du tout, j’étais dans l’obscurité la plus totale. Soudain, elle quitta la pièce et remonta à l’étage. Je restai pétrifié. Combien de temps demeurai-je comme ça? Je ne saurais le dire, j’étais incapable de m’orienter dans le temps. Les heures pouvaient être en réalité des jours, je n’avais aucun contact avec le monde extérieur. C’est dans cette incertitude que j’attendais mon destin.

Une éternité passa avant que j’entende de nouveau des bruits de pas. Mais ce n’était pas ceux de la sorcière, c’étaient simplement de petits grattements. Quelqu’un ou quelque chose s’acharnait sur la poignée de ma cellule, sautillait, glapissait. La porte finit par s’ouvrir lentement. La faible lumière qui pénétra dans la pièce éclaira cette chose. C’était très petit, on aurait pu le confondre avec un bébé qui rampe sur le sol. Mais cette créature devait avoir des ongles très coupants, car on l’entendait graffigner le sol. Est-ce que la sorcière avait un chien? Est-ce que j’allais servir de nourriture à cette bête bizarre? La dernière chose que je pus constater dans cette faible lumière fut sa bouche. Elle débordait de dents extrêmement tranchantes. Cette chose était incapable de fermer sa bouche tellement elle était remplie de dents! Je paniquai, je commençai à me tortiller, à essayer de défaire mes liens,  mais ils étaient trop serrés. Je ne pus que couper davantage la peau autour de mes poignets. J’étais impuissant et j’entendais la bête s’approcher!

Ce qui devait arriver arriva, ses pattes s’agrippèrent à mon pantalon et ses ongles transpercèrent et lacérèrent mes jambes. Je criai de douleur. Je me mis à saigner abondamment. Je peinais à respirer, le stress de ce qu’il allait m’arriver était trop puissant. Je sentais mes forces quitter mon corps, en même temps que mon sang. C’est alors que j’entendis des pas précipités qui descendaient vers la cellule. Une voix lança un ordre :

– Arrête! Ce n’est pas prêt!

Un énorme seau d’eau me fut balancé au visage, ce qui me saisit. La sorcière était là, un sourire cruel dansait sur ses lèvres tachées de rouge sang.

– D’abord, il faut laver…

Elle avait un long couteau dans les mains. Elle trancha les liens qui ligotaient mes poignets d’un coup sec. Malgré cette liberté retrouvée, j’étais incapable de bouger; les expériences que je venais de subir m’avaient laissé trop faible.

– Ensuite, il faut enlever ce qui est indigeste…

Elle approcha son couteau de mes lèvres et sépara mes dents de mes gencives, une à une. La douleur était insoutenable, je hurlais à m’en déchirer les poumons, je m’étouffais dans la bouillie sanguinolente qui coulait dans ma bouche, et plus je hurlais, plus elle semblait prendre du plaisir. Lorsque ma dernière dent tomba sur le sol, une lueur maléfique lui traversa les yeux. Elle regarda son couteau, l’évalua un moment, puis le jeta par terre et quitta la pièce, me laissant seul avec l’étrange créature qui m’avait attaqué plus tôt. C’est alors que je l’entendis crier, des escaliers :

– Patience! C’est presque prêt! Reste plus qu’à dépecer!

Aime Ô Courant sur Facebook !

Abonne-toi à Ô Courant !

Abonne-toi au balado de Ô Courant !