Téléphones intelligents popularisés, relations interpersonnelles transformées

Il est possible de mettre fin à une entente de trois ans pour un contrat de téléphonie mobile depuis le 3 juin dernier au Québec. Les Québécois sont depuis plus portés à acheter des téléphones intelligents, car leur entente avec le fournisseur dure moins longtemps et ces appareils sont devenus plus accessibles. Ils connaissent d’ailleurs une hausse constante de popularité puisque le nombre d’adultes québécois qui possédaient ce téléphone a grimpé de 36 % de 2010 à 2014, selon le site web Cefrio. Les relations interpersonnelles sont toutefois en pleine mutation à cause de ces appareils.

Par Sarah Bélanger | Arts, lettres et communication

« Les téléphones intelligents ne sont devenus utiles et simples pour tous que depuis 2005, précise le spécialiste des médias de masse et des technologies nouvelles et émergentes, André H. Caron. Leur popularité est due au fait qu’ils sont plus abordables et pratiques qu’avant et que les outils qu’ils contiennent, comme la caméra, l’accès à Internet et les applications de musique, de jeu et de traitement de texte, répondent aussi bien à des besoins personnels que professionnels. Ceux-ci sont le désir d’échanger et de contacter nos proches facilement et en tout temps ».

C’est loin d’être la première fois que les relations interpersonnelles sont transformées à cause d’un outil technologique. Le premier téléphone portable a provoqué cet effet lorsqu’il a été commercialisé par Motorola en 1983. Le Motorola DynaTAC 8000X a ainsi permis aux entrepreneurs d’approfondir leurs relations avec leurs clients ou leurs fournisseurs parce qu’ils pouvaient appeler ceux-ci partout et à tout moment.

Les autres modèles de téléphones portables et les premiers téléphones intelligents, comme l’IMB Simon, sont apparus au cours des années 90. L’utilisation de ces appareils à des fins principalement professionnelles a continué jusqu’à la fin de cette décennie, même s’ils étaient désormais accessibles au grand public, moins dispendieux et plus légers. À l’exception des appels, les fonctionnalités du téléphone intelligent, comme la prise de notes, la prise en charge d’applications de cartographie et l’intégration d’un calendrier et de feuilles de calculs, n’étaient effectivement d’aucune utilité pour les individus de la classe moyenne.

Si les téléphones intelligents présentent aujourd’hui des fonctionnalités aussi intéressantes pour les gens d’affaires que pour le grand public, leurs moyens de communication bilatérale, c’est-à-dire une communication où le destinateur et le destinataire échangent des messages, nuisent aux relations interpersonnelles.

Les textos peuvent effectivement créer des conflits entre deux personnes, même s’ils permettent de joindre facilement et silencieusement quelqu’un. « Étant donné que la plupart des gens qui textent sont habitués de recevoir une réponse rapidement, ils peuvent être irrités, s’inquiéter ou même se fâcher contre une personne qui ne répond pas dans un délai habituel, quelle que soit sa raison », affirme le psychologue Marc Denis.

EFFETS AMBIVALENTS
Les appels et les textos ont également des effets positifs sur certaines relations. « Ces moyens de communication permettent aujourd’hui à certains parents de s’entretenir et d’aborder certains sujets délicats plus facilement avec leurs enfants, car ils créent moins de tensions entre eux puisque cette communication se fait à distance, soutient M. Denis. Ces moyens de communication permettent aussi à des amis de développer l’intimité et la profondeur de leur relation parce qu’ils apprennent à se connaître. »

« LA COMMUNICATION ORALE RESTE SOUVENT LA MEILLEURE FAÇON DE TRANSMETTRE UNE INFORMATION IMPORTANTE OU TRÈS PERSONNELLE À UN INDIVIDU PARCE QUE L’INTERLOCUTEUR PEUT MIEUX L’EXPLIQUER ET LA CONTEXTUALISER. » – MARC DENIS, PSYCHOLOGUE.

Les messages SMS peuvent toutefois provoquer l’effet inverse au sein d’un couple. Ce moyen de communication alimente souvent les soupçons de tromperie, car son utilisation est discrète et les messages s’effacent aisément. « Un membre du couple qui répond à ses messages en pleine nuit peut offusquer et perturber le sommeil de son partenaire, ce qui peut nuire à long terme à leur relation », ajoute le psychologue.

Le téléphone intelligent affecte les relations entre un enseignant et ses élèves. Le son ou la vibration des notifications reçues distraient toute la classe et compromettent la compréhension des étudiants. Cet appareil permet néanmoins aux élèves de recevoir et d’envoyer des messages à leur professeur. Une plus grande disponibilité et facilité de contact est ainsi créée.

Le téléphone intelligent amplifie et nuit donc à la profondeur des relations interpersonnelles, en plus d’affecter la communication orale et écrite. Les textos et les appels ont effectivement une incidence de plus en plus inquiétante sur la façon dont les gens parlent et écrivent, car ces outils sans filtre permettent aux individus de discuter de sujets tabous en étant cachés derrière leur écran.

NOUVELLE PRÉFÉRENCE
Les Québécois préfèrent aujourd’hui communiquer avec leur entourage par téléphone ou par texto plutôt que face à face parce que cela est plus facile et qu’ils peuvent discuter sans avoir à se déplacer. Il est cependant important de choisir la forme et le moyen de communication le plus approprié selon l’information à transmettre.

S’il n’y a aucun problème à échanger pour des propos banals par messagerie instantanée, comme aller chercher du lait, il est préférable de dévoiler oralement un renseignement important. « Les individus ont malheureusement de plus en plus tendance à utiliser leur téléphone intelligent pour aborder des sujets gênants ou sensibles, tel un problème de couple, et pour annoncer une nouvelle majeure, remarque le psychologue Marc Denis. La communication orale reste souvent la meilleure façon de transmettre une information importante ou très personnelle à un individu parce que l’interlocuteur peut mieux l’expliquer et la contextualiser. »

Un message transmis face à face est souvent mieux compris que par téléphone ou par texto.
Un message transmis face à face est souvent mieux compris que par téléphone ou par texto. Source: Sarah Bélanger

« Une personne doit éviter d’utiliser des émoticônes, des abréviations et des anglicismes plus courts, comme “now” pour “maintenant”, si elle veut dévoiler clairement une nouvelle par texto », précise le linguiste de l’Université de Montréal, Patrick Drouin. Cette forme de langage est appelée sociolecte et vient nuire à la communication ainsi qu’à la compréhension du message.

QUALITÉ DE LA LANGUE EN DANGER
Ce sociolecte propre à la messagerie instantanée a d’ailleurs des impacts sur la façon dont les Québécois écrivent. Ils négligent la qualité de la langue, font plus de fautes et écrivent certains mots tels qu’ils les entendent dans leurs travaux scolaires ou professionnels. Cette habitude est due aux nombreux messages SMS qu’ils rédigent de cette manière chaque jour. Ce moyen de communication nuit à la rédaction de dissertations académiques chez certains étudiants et favorise la compétence à composer des textes informels chez d’autres.

« Certaines personnes sont néanmoins capables d’envoyer des textos remplis de fautes et de mots abrégés puis d’écrire des textes dans un excellent français, constate M. Drouin. Elles maîtrisent suffisamment ces deux formes de langage pour distinguer la forme appropriée à adopter selon le destinataire, le but et le contexte dans lequel la communication est réalisée. »

Le téléphone intelligent menace ainsi la communication écrite traditionnelle. La langue orale subit aussi des changements à cause de cette technologie si populaire auprès des Québécois.

L’utilisation de plusieurs expressions anglaises autrefois réservées à l’écrit, comme « Lol », est devenue si récurrente dans les textos que les individus sont maintenant portés à les employer lorsqu’ils parlent au téléphone ou face à face. La technologie a amené la création de nouveaux termes employables autant à l’oral qu’à l’écrit. La naissance du mot « égoportrait », couramment appelé « selfie », est par exemple liée au téléphone intelligent, puisque c’est avec cet appareil que l’autoportrait photographique est pris la plupart du temps. Ce terme est maintenant utilisé si fréquemment qu’il a été ajouté dans les dictionnaires francophones.

Les textos ont aussi affecté la capacité des Québécois à identifier les expressions faciales de leur interlocuteur. « Plusieurs personnes ont aujourd’hui plus de difficulté à évaluer la sincérité des paroles et à déchiffrer les expressions faciales des individus avec qui elles discutent parce qu’elles sont habituées de communiquer sans tenir compte de ces critères », affirme le psychologue.

Les Québécois n’ont toutefois pas plus de difficulté qu’avant à communiquer oralement à cause du téléphone intelligent. Il faut être capable d’écrire pour parler et vice-versa, d’après le linguiste. Le plus important, c’est de toujours tenir compte des fautes d’orthographe, des émoticônes choisies, du contenu du message, du ton employé et du moyen de communication utilisé, pour être bien compris. Ces éléments ont ainsi un impact sur la compréhension du message, mais aussi sur la manière dont celui-ci est perçu et interprété par le destinataire.

INTERPRÉTATIONS DIFFÉRENTES SELON LE MÉDIUM
Des propos envoyés par texto peuvent être interprétés différemment que s’ils sont énoncés au téléphone. Ces multiples interprétations peuvent créer des conflits et nuire aux relations interpersonnelles. Elles résultent de nombreux facteurs dont il faut tenir compte selon l’outil technologique utilisé.

Les appels sont le médium à privilégier au SMS pour transmettre un message, selon l’intervenant social, Étienne Boudou-Laforce. Le destinataire a plus de chance d’interpréter correctement les propos lorsqu’il entend la voix de son interlocuteur, car celui-ci peut mieux les contextualiser et il est plus facile de distinguer le ton du message adopté. « Le destinataire a moins de difficulté à bien interpréter le message par téléphone parce qu’il prend plus le temps de questionner son interlocuteur sur le sens de son message et sur la signification de son ton, affirme M. Boudou-Laforce. Ces éléments sont plus négligés par les individus quand la communication est faite par texto, car ils y portent moins attention et demandent rarement à l’interlocuteur de corriger un propos ambigu. »

Une personne peut aussi interpréter différemment un message selon le lieu et le moment où elle le reçoit. Si le téléphone intelligent d’un individu sonne tard ou lorsqu’il travaille, il risque de raccrocher ou de demander à son interlocuteur de le rappeler à un moment plus idéal. L’interprétation du message est alors complexe parce que sa transmission a été impossible.

« UNE PERSONNE DOIT TENIR COMPTE DE NOMBREUX FACTEURS POUR BIEN INTERPRÉTER UN MESSAGE TRANSMIS À L’AIDE D’UN TÉLÉPHONE INTELLIGENT. »

COMPRÉHENSION PLUS DIFFICILE PAR SMS
Interpréter correctement un message par texto s’avère moins facile que par téléphone, car il faut considérer plusieurs facteurs, dont les deux précédents.

Si le destinataire reçoit plusieurs textos alors qu’il est occupé, il a tendance à répondre trop rapidement. Il prend alors moins le temps d’écrire des réponses claires, écrites dans un langage standard et dépourvues de fautes d’orthographe ou de mots manquants. « L’utilisation du sociolecte propre au texto et les fautes d’orthographe nuisent ainsi au sens du message et à la compréhension des propos », constate le linguiste de l’Université de Montréal, Patrick Drouin.

Une bonne compréhension et interprétation d’un message oral ou écrit reposent sur les six composantes de la communication du schéma de Roman Jakobson. Cet analyste du langage du 20e siècle a établi que ces dernières sont le destinateur, le destinataire, le code, le message, le canal puis le contexte.

Le schéma de Jakobson indique les six composantes de la communication nécessaires pour bien comprendre un message.
Le schéma de Jakobson indique les six composantes de la communication nécessaires pour bien comprendre un message. Source: Sarah Bélanger

Une personne peut avoir de la difficulté à comprendre un texto et à fournir une réponse à son interlocuteur, si elle maîtrise mal le sociolecte propre à la messagerie instantanée. L’illustration ci-contre démontre bien l’échec d’une communication, alors qu’un étudiant utilise ce sociolecte pour transmettre un message par texto à son ami, dans un contexte donné.

D’autres facteurs peuvent à la fois diminuer et accroitre l’ambiguïté d’un texto, ce qui influence son interprétation. Il s’agit des silences, des signes de ponctuation, des mots écrits en majuscule et des émotionnes.

Communiquer par texto s’avère complexe à cause des nombreux facteurs dont il faut tenir compte, comme les émoticônes.
Communiquer par texto s’avère complexe à cause des nombreux facteurs dont il faut tenir compte, comme les émotionnes. Source : Sarah Bélanger

Si le destinataire croit que son interlocuteur a utilisé des majuscules et des points d’exclamation pour indiquer sa frustration, il risque de les interpréter comme un signe d’agressivité. « Cela peut envenimer inutilement une discussion parce que ces signes écrits servent pourtant à insister sur un mot ou à exprimer d’autres sentiments, comme la joie ou la panique, précise M. Drouin. Il est donc important de toujours analyser l’ensemble du message et ses éléments pour éviter de mal l’interpréter. »

L’utilisation de la plupart des émoticônes dans un texto facilite son interprétation parce qu’il précise son ton. Certains d’entre eux nuisent toutefois à celle-ci parce qu’ils peuvent exprimer deux tons. « L’ajout d’un bonhomme souriant (smiley) dans un SMS peut amener le destinataire à douter du ton du message parce que cette émoticône évoque autant un ton moqueur qu’attendrissant », souligne l’intervenant social.

Une personne doit tenir compte de nombreux facteurs pour bien interpréter un message transmis à l’aide d’un téléphone intelligent. L’expression orale suggère, d’un autre point de vue, une prudence dans la gestuelle et le ton de voix. Ce moyen de communication peut parfois autant nuire aux relations interpersonnelles et entraîner l’échec de la communication que les textos et les appels. C’est notamment le cas si les interlocuteurs parlent une langue différente.

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