Texte écrit par Léane Delisle, qui s’est mérité la 3e place à l’occasion du concours littéraire – récit d’horreur et d’épouvante 2024.
Je l’ai rencontré de la façon la plus banale : à la librairie. Quelques-uns pourraient qualifier cela de « mignon », mais cela dépend certainement de la perception de chacun. J’y vais pratiquement chaque semaine, ça ne me prend que quelques jours pour passer à travers un livre. J’imagine que c’est un point en commun que j’ai avec lui parce qu’il est toujours là en même temps que moi. Ça faisait plusieurs fois que je l’avais vu se promener dans les différentes allées. Son apparence mystérieuse était très difficile à décrypter. J’ai eu du mal à comprendre qui il était pendant longtemps. Cependant, les promenades nocturnes, où je respirais de l’air frais, m’ont permis de développer une image plus claire de lui. J’ai toujours aimé la photographie et ces marches le soir ont toujours été le moment où je pouvais exercer cette passion. J’ai souvent pensé à aller lui parler parce que je n’avais rien à perdre, mais je n’ai jamais eu le courage de le faire. Jusqu’à aujourd’hui. Quand j’ai interrompu son magasinage de livre hebdomadaire, son visage s’est crispé à cause du sursaut qu’il a eu à cause de l’interaction inattendue, mais son visage s’est détendu quelque temps après que je lui ai spécifié la raison de mon dérangement. On a eu quelques rencontres qui se sont très bien passées, avant que je l’invite chez moi. Mon appartement n’a rien de spécial : il compte quatre pièces, dont une qui est en rénovation et que j’ai recouverte de toile en plastique. J’avais déjà préparé le souper quand il est arrivé avec deux minutes de retard. On avait décidé de regarder un film, après quelques minutes on s’est entendu sur une comédie. Vers la moitié du film, j’ai dû m’excuser pour aller aux toilettes. Pendant qu’il était seul dans le salon, j’ai entendu le bruit de ma porte de chambre qui grince quand on l’ouvre et ensuite il a eu un bruit comme si une pile de papier était tombée au sol. Quand je suis entré dans le salon, il était là, très investi dans le film. Son expression faciale était différente de tout à l’heure, il semblait stressé. C’est à ce moment-là que j’ai vu que la porte de ma chambre était entrouverte, j’étais sûre de l’avoir fermée. Ça m’a pris deux secondes, après avoir allumé la lumière, pour voir que le chandail qui lui appartenait, que j’avais trouvé lors de ma visite dans sa chambre, et qui recouvrait mon collage n’était plus à sa place. L’expression sur son visage avait du sens maintenant, il avait vu mon œuvre d’art composée majoritairement de photos de son visage et d’informations sur lui. La seule réaction logique dans cette situation était de prendre mon vaporisateur au poivre et une batte de baseball. Le stress qui était auparavant visible sur son visage angélique a fait place à une expression totalement différente lorsque les gouttelettes du vaporisateur ont touché ses yeux. J’aurais pu me perdre dans ses magnifiques perles bleu ciel qui tournaient rouge et qui se remplissaient de larmes. Il a certainement hurlé lorsque le poivre a éclaboussé ses yeux, je suis sûr que ses jurons répétés ont suscité de l’inquiétude chez mes voisins. Malheureusement, toute cette symphonie devait s’arrêter tout de suite, c’est là que la batte de baseball a heurté brusquement sa tête. Il a basculé vers la droite et s’est évanoui sur mon vieux tapis qui recouvrait le plancher de mon salon. On aurait cru que le temps avait ralenti pour me permettre de contempler cette scène. J’ai été obligée de m’arrêter et de contempler l’œuvre d’art qui venait de se créer devant moi. Le sang qui coulait le long de son front se mêlait à la sueur avant d’atteindre ses yeux, où ses larmes se mêlaient au mélange. Cependant, il fallait que je me dépêche à cacher ce corps inconscient et recouvrir la flaque de sang, parce que j’entendais mes voisins qui descendaient le corridor pour venir à ma porte. Ce vieux couple avait simplement des questions par rapport à des cris qu’ils avaient entendus, je leur ai seulement rappelé que je les avais avertis quand j’ai emménagé ici que j’étais cinéphile et que je possédais un gros système de son. J’ai vu un peu d’hésitation dans leurs yeux, alors j’ai ajouté que, avec l’Halloween qui approchait, je m’étais mis dans l’ambiance en regardant un film d’horreur. Après leur départ, je suis retournée à mes occupations. Il fallait que je trouve une façon de détenir mon nouvel ami. J’ai installé une chaise au centre de ma pièce « en rénovation » pour être sûr qu’il ne salisse rien d’autre. Il a fini par se réveiller, mais il était encore un peu sonné. Il a essayé de parler, mais il était incapable à cause du morceau de tissus qui passait entre ses dents jusqu’au derrière de sa tête. J’ai commencé par lui dire que s’il n’avait pas été dans ma chambre, on ne se serait pas rendu ici avant plusieurs autres mois, donc que c’est de sa faute s’il est dans cette situation très désagréable. J’ai baissé le morceau de tissu pour qu’il puisse s’exprimer, puisqu’il a commencé à pleurer quelques secondes plutôt. Il a tout de suite commencé à me questionner sur la provenance des photos et du chandail. Je lui ai dit que je faisais souvent des promenades le soir, et que c’est pendant ces moments-là que j’ai pris les photos et le chandail. Celui-ci vient d’une soirée où j’ai décidé de pénétrer dans sa chambre pendant qu’il dormait, et j’ai emporté son chandail en trophée. Après une quinzaine de minutes de supplications de sa part, je me suis lassée et j’ai mis fin à ses souffrances. Maintenant, il fallait que je trouve comment me débarrasser du corps sans attirer l’attention sur moi. J’ai décidé d’y aller par petits bouts. Chaque jour, j’apportais un morceau dans un sac de poubelle bien fermé, que je glissais ensuite dans un sac de nourriture qui m’avait été livré le matin. Quelques semaines après avoir sorti le corps entier, j’ai dû changer de résidence, modifier mon identité et trouver une autre librairie. Ça n’a pas pris beaucoup de temps qu’il y avait déjà un autre homme qui attirait mon attention.
