Rose écarlate

Texte écrit par Damien Moukhtar, qui s’est mérité la 2e place à l’occasion du concours littéraire – récit d’horreur et d’épouvante 2024.

Deux cœurs se brisèrent lors de cette journée fatidique, deux âmes errantes que ce cruel monde essaya sans fin de séparer, mais il était impossible pour l’homme d’accepter une telle conclusion à ce conte maudit. 

Noah, troubadour, se préoccupait peu de ce monde; sa tête n’avait d’espace que pour ses chants et sa Rose. L’un lui apportait argent et renom, l’autre, amour et affection. Jamais n’en demanderait-il plus, jamais n’en accepterait-il moins. Cet équilibre instable fut bouleversé lors d’un matin tragique, durant l’aube succédant un énième argument explosif dans son bureau entre Noah et Rose; il se réveilla d’un cauchemar cryptique pour découvrir un manque de chaleur à ses côtés dans le lit. 

Inquiet à l’idée que quelque chose soit arrivé à sa plus rayonnante possession, Noah se leva de son matelas et descendit les escaliers, explorant les couloirs sans fin de son manoir. 

Ceux-ci, entourés de murs ornés d’une variété d’œuvres d’art et d’objets précieux, furent planifiés par Noah afin de représenter la grâce de sa Rose, sa beauté sans fin. Des dizaines de joyaux écarlates et dorés, des portraits provenant de multiples peintres célèbres, des statues de pierre taillées à son image, des rangés de pots d’argile gravés de ses doux traits à toujours, et il y en avait bien plus. 

Malgré la présence rassurante de l’image de sa bien-aimée tout autour de lui durant sa recherche, de nombreuses pensées se bousculèrent dans sa tête contre son gré. Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’elle décide de quitter le lit? Pourquoi ne serait-elle pas revenue? Comment sa Rose pourrait-elle oser l’abandonner ainsi, sans même lui laisser un maigre message lui indiquant sa position? 

Non, impossible! Rose l’aimait trop pour ne serait-ce que songer à l’abandonner ainsi, mais cela ne changeait point le fait que Noah ne pouvait pas vivre sans elle. 

Elle balançait le malheur de son existence par la joie de sa vie et lui offrait inspiration dans tous ses projets. Chaque mot écrit de sa plume et chanté de ses cordes vocales répandait l’âme de sa bien-aimée à travers le royaume entier afin que tous puissent goûter à une minime fraction de ce qu’il détenait en son entièreté, afin que tous puissent saliver et envier sa position, afin de démontrer à tous la quantité sans fin d’amour qu’il détenait pour sa Rose et personne d’autre. 

Le simple concept de ne plus l’avoir à ses côtés terrifia Noah, des visions de toutes les façons dont elle pourrait quitter ce monde et le quitter ainsi lui traversant l’esprit. Maladie, enlèvement, assassin, toutes les options semblaient pires que les précédentes, traînant Noah de force dans une pente fatale d’inquiétude pour sa Rose. 

Il erra ainsi dans les corridors de son manoir pendant un long moment, ses pensées tourbillonnant dans sa tête en une tempête silencieuse, jusqu’à ce que, enfin, une présence devant lui le ramena à la réalité. 

À son plus grand bonheur, il la retrouva étendue sur le plancher en plein milieu de son bureau personnel, pièce qu’il n’avait pas pensé à vérifier puisque Rose n’y allait habituellement jamais seule, là où ils ont eu un argument, un conflit la journée précédente; à son plus grand malheur, il la retrouva avec une lame dans le ventre, son visage hurlant d’un silence assourdissant, blessée. 

C’est à cause de son plus grand vice, son obsession envers l’existence vertueuse de sa Rose, que Noah ne trouva pas en lui la force de l’exposer au sale monde en l’amenant à un hôtel-Dieu, mais il n’a pas non plus pu l’abandonner là, la laissant flétrir dans un tel lieu, le laissant seul avec ses mots et ses paroles, avec un trou de la forme d’une rose dans son cœur.  

Elle était l’éclat de vie dans son existence depuis si longtemps qu’il en était venu à ne plus savoir vivre sans elle, à se sentir comme s’il perdait tout contrôle de sa vie dès que la symbiose unique à eux deux était rompue. La perdre d’une telle manière, sans même en connaître la raison, était une réalité impossible à accepter. 

–Je te sauverai, lui dit-il à voix haute, espérant rassurer autant son âme que celle de sa Rose, et je te vengerai. 

Il la sauva du mieux qu’il pouvait. 

Son corps était déjà perdu, jamais n’aurait-elle pu survivre à un tel assaut, mais Noah s’assurerait à jamais de se souvenir de sa Rose, rose rouge non plus d’amour et de passion mais plutôt de sang et de souffrance. Son âme fut teintée, brisée, ruinée, éjectée hors de son corps et projetée vers le ciel, laissant derrière un homme ignorant comment réagir à une perte, un homme n’ayant jamais su comment contrôler et exprimer ses émotions autrement que par des chants dont l’inspiration était maintenant décédée. 

Son chagrin était inconsolable, et l’addition de cauchemars quotidiens à sa vie ne faisait qu’aggraver celui-ci. La moindre respiration remontait d’un supplice d’envergure insurmontable, et rares étaient les quelques moments où il fut assez lucide pour répondre ne serait-ce qu’au moindre de ses besoins personnels. 

Bien sûr, avant de se laisser sombrer dans une telle tristesse, Noah s’assura d’ancrer l’histoire de sa Rose en ce lieu à jamais; il lui dédia son bureau tout entier. Son corps était paisiblement étendu sur la table à écrire, sur la couverture de soie jaune s’y trouvant, mains teintées de sang sec et déposées afin d’entourer le manche de la lame plantée en elle. Le sang de la plaie avait légèrement coulé lorsque Noah avait déplacé le corps, amenant à une petite traînée de sang qui tâcha les nombreux joyaux provenant des couloirs qu’il avait placé en dessous et autour d’elle pour lui rendre hommage. Ces trésors la représentaient, après tout, il n’était que logique de les placer là. 

Jour après jour, le sang de sa Rose fut dilué par les larmes de Noah.  

Une petite voix à l’intérieur de sa tête semblait vouloir lui dire quelque chose, mais il ne l’écouta pas. 

Noah revint enfin à lui-même, ayant perdu conscience du monde extérieur comme il le fit si souvent lorsque fortement contrarié. Il regarda la scène devant lui, dévasté. 

Son hommage à sa femme dans son bureau… qu’avait-il bien pu se passer? 

La scène, auparavant d’une paisibilité morbide, ne ressemblait maintenant plus qu’à des ruines. Le lit de joyaux au pied de la table était détruit, gemmes fendues, sales, avec des minuscules morceaux répandus dans toute la pièce, donnant l’impression d’observer le travail d’un artisan ne travaillant pas le pinceau mais plutôt la tragédie. La couverture de soie jaune sur laquelle reposait le corps de sa bien-aimée, quant à elle, était déchirée de bout en bout, coupée en lambeaux. L’élément de l’hommage le plus détruit, par contre, était le corps de la personne à qui ledit hommage était dédié. 

Il était très probable que ses cauchemars se mettent à contenir cette cruelle vision, Noah le savait déjà. 

Sa pauvre Rose, rose rouge déformée au point de ne plus ressembler à elle-même. Le scélérat ayant ruiné les joyaux et la soie ne s’en est pas arrêté là; le corps de sa bien-aimée était mutilé, des dizaines de zébrures écarlates ayant apparu tout au long de ses bras, ses jambes, son torse. Son visage était devenu le fourreau d’une deuxième lame, donnant à l’homme une étrange impression de déjà-vu. 

Noah ne savait même plus comment réagir, le deuil sans fin de sa Rose lui arrachant toute son énergie et bien plus. Il était désespéré, détruit, voulant seulement que les choses retournent à comment elles étaient précédemment. La tristesse se remplaçait par rage et par déni puis par supplications, continuant sans fin tel l’ouroboros que les alchimistes mentionnent à longueur de journée. Un cycle sans fin de douleur, mais qui pouvait bien en être le coupable? 

Noah prit la valve de miroir représentant sa femme et lui en main, un des nombreux trésors présents sur les murs du manoir, devant lutter contre l’envie de le détruire à la vue du couvercle sculpté. Depuis les quelques derniers jours, toute la tristesse qu’il ressentait semblait s’être transformée en une colère explosive, prête à sortir à n’importe quel moment. 

Noah fut inquiet pendant un moment que cette colère fut injustement dirigée envers sa bien-aimée, mais cette crainte incandescente fut étouffée en quelques heures seulement; ce fut la faute de son propre visage. La moindre trace de sa présence dans la vie de sa Rose était criminelle, impensable, une erreur de la nature. Il avait détruit ses possessions personnelles, déchiré son visage sur tous les tableaux au point d’en saigner des ongles, et il en aurait détruit bien plus si ce n’était pas du fait qu’il ne pouvait pas tolérer l’idée d’abîmer la moindre représentation de sa Rose. 

Telle que cette valve de miroir, par exemple. Une représentation gravée de lui et sa Rose, rose rouge de sa propre haine qui a infecté tout souvenir d’elle, mangeant ensemble dans leur jardin floral sous l’œil bienveillant du Christ. L’objet en tant que tel n’était qu’un parmi tant d’autres, mais sa tête lui criait de détruire le couvercle, une telle rose ne méritant pas de partager un espace avec une mauvaise herbe telle que Noah. Il ne comprit toujours pas pourquoi son inconscient pensait ainsi, pourquoi il devait disparaître, pourquoi il détenait autant de haine, pourquoi, pourquoi, pourquoi? 

Pourquoi devait-il perdre sa Rose ainsi, n’ayant même pas eu l’opportunité de lui dire adieu? Pourquoi n’avait-il pas été la victime? Pourquoi devait-il souffrir de cauchemars jour après jour, semblait vouloir lui envoyer un message mais n’y arrivant jamais? Pourquoi son corps semblait-il soudainement être répugné par sa propre existence, déterminé à l’idée de se tuer à petit feu? 

Noah ne pensait pas connaître la réponse à ses questions un jour. 

Noah avait tort ; il reçut sa réponse en un rêve. Il a tout vu. Il s’en souvient enfin. 

Le tueur argumentait avec sa femme dans son bureau. Le scélérat, impulsif, prit un couteau et passa à l’attaque sans penser aux conséquences. Le monstre, d’une comédie divine, oublia tout ce qu’il a fait cette soirée-là et retourna dormir.  

Le coupable devait être puni.  

Noah se leva de son lit, énergique pour la première fois depuis la mort de sa Rose, rose rouge de colère face à la trahison qu’elle a vécue lors de cette nuit tragique. Il se dirigea vers son bureau, où le corps de sa bien-aimée commençait à dégager une odeur bien loin de son parfum habituel.  

Un lieu en décrépitude. Parfait pour la personne qui doit y reposer. 

Certainement pas sa Rose, bien sûr; elle mérite beaucoup mieux, mais quant au tueur… 

C’était presque poétique, d’une façon. Le sang de sa Rose avait coulé sur le lit de joyaux se trouvant sous la table où elle fut perchée, et le sang de son meurtrier suivrait le même chemin. Certes, le jaune n’était plus assez brillant pour créer un aussi beau contraste avec le rouge foncé du liquide, les joyaux perdant une majorité de leur luisance à cause des failles s’y trouvant, mais Noah était d’avis que le scélérat ne méritait pas une telle mort artistiquement plaisante à l’oeil nu.  

Peu importe qui serait le prochain détenteur de ce manoir, Noah souhaitait que le corps du meurtrier soit immédiatement reconnaissable en tant que scélérat, un moins que rien. Il détestait le coupable de tout son cœur, et souhaitait qu’il ne soit célèbre que pour son crime, que l’on oublie à jamais le créateur de ses mots et ses chansons afin que seule l’âme de son inspiration puisse y rester. 

Afin que seule Rose, rose rouge de vivre à en mourir, reste dans les esprits de tout un chacun. Noah l’aurait appelée la sienne, mais…  Elle ne lui appartenait plus. Pas après ça. 

Le coupable devait être puni, et en ce glorieux instant, un troisième et dernier couteau trancha peau et chair, ne laissant qu’un deuxième corps sans vie à pourrir pour l’éternité

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