Texte écrit par Ioanie Lavallée-Benoît, qui s’est mérité la 1ère place à l’occasion du concours littéraire – récit d’horreur et d’épouvante 2024.

C’était une douce soirée d’automne. Je marchais tranquillement aux côtés de mon père. En silence, on profitait du calme de la nature. Le soleil au-dessus des montagnes nous éclairerait le visage de ses rayons chauds pour encore deux petites heures. Le vent, silencieux, nous permettait d’entendre le bruissement des épines de mélèzes sous nos bottes. Les odeurs de la nature nous enveloppaient.
Un petit sourire me monta aux lèvres. La sérénité de la forêt de la Haute-Mauricie me rendait si heureuse dans sa simplicité! Marcher aux côtés de mon père me calmait. Cet homme, un être empli de sagesse, m’avait appris presque tout ce que je savais. C’est d’ailleurs lui qui m’avait montré les rudiments de la chasse, les valeurs qui dictaient nos gestes. Jamais on ne tuerait un animal pour le plaisir. La chasse, dans ma famille, c’était pour remplir nos estomacs ou réchauffer nos corps l’hiver grâce au don de la fourrure de l’animal.
C’était en cette soirée d’automne, que mon père Jack et moi avions commencé la chasse a l’ours noir. Sa viande, remplie de nutriments, allait subvenir à nos besoins pour l’hiver. Sa douce fourrure nous ferait une magnifique couette pour un lit. Peut-être pour ma grand-mère ou mon oncle, qui jouaient un rôle important dans ma communauté autochtone.
– Comment va ta main? me demanda soudainement mon père en me sortant de mes pensées.
-Correct, répondis-je. La coupure est rouge et enflée, mais rien de plus.
Quelques jours plus tôt, en préparant mes pointes de chasse, je m’étais coupé la paume. Ce fut une erreur de débutante, j’avais vissé la pointe de chasse aux lames acérées avec mes doigts, sans faire attention. Je m’étais fait une profonde entaille dans la main. Rien de bien grave, selon moi. Cependant, dans la forêt, aucun moyen de désinfecter la plaie.
-Lorsque l’on reviendra de la chasse, on ira consulter pour vérifier que tout va bien, me rassura mon père.
J’observai ses traits. Il avait le visage rayonnant, deux rivières de rides sur son front, creuser par des années de sagesse. Des yeux verts, profonds, emplie d’amour. Ses cheveux frisés et grisonnant décoraient son visage. Je ressemblais à mon mentor plus jeune, cependant, avec les années, mes traits ont pris de l’âge et ont copié ceux de ma grand-mère autochtone. J’ai des yeux bruns en amandes et des cheveux noirs qui touchent le creux de mon dos.
-Juste un peu d’antibiotique et cela devrait régler le tout, dis-je en souriant.
En silence, nous continuâmes à marcher pendant une vingtaine de minutes, nos arbalètes accrochées aux épaules.
Arrivés à notre site de chasse, nous entrâmes dans la tente aux couleurs de camouflage sans un bruit. Doucement, je m’assis sur la petite chaise tout près de mon père. Nous déposâmes nos arbalètes avec prudence sur le sol. Mon couteau, qui était accroché à ma cuisse, était inconfortable sur mon bas-ventre ; je le détachai et le posai tout prêt de moi, sur le sol sablonneux. Jack s’était installé sur l’autre chaise. Il prit une grande respiration et souffla par les narines. Le vent était toujours aussi absent, pourtant, un frisson me parcourut et une goutte de sueur longea ma colonne. Je regardai mon père, qui n’avait rien remarqué. Je soulevai les épaules et prit une inspiration à mon tour. La chasse avait commencé.
Quelques minutes passèrent. Mes frissons glacés ne s’étaient pas évaporés, et je commençai à grelotter. Je fermai les yeux quelques instants. Puis, j’entendis un bruit étrange, comme un fin grognement. Mon cœur se mit à battre rapidement, tambourinant dans mes oreilles et m’assourdissant. Le souffle court, j’ouvris les yeux. À travers la moustiquaire, devant nous, vers l’appât, je ne vis rien. Pourtant, j’entendais le grognement se rapprocher. Mon père, à ma droite, ne bougeait pas d’un poil. Je tournai lentement le regard vers lui. Il respirait normalement, lentement, les yeux mi-clos. Je ne comprenais pas pourquoi mon père ne réagissait pas plus. Le son était si proche que je pouvais pratiquement le sentir vibrer contre ma peau. Je ne dis pas un mot, si c’était vraiment un ours, comme je le soupçonnais, il allait forcément aller à l’appât. Il n’en fut rien.
Une patte démesurée déchira le tissu de la tente. Cela me parut arriver au ralentit. Le choc puissant atteignit directement la tête de mon père. Du sang gicla sur mon visage. Impuissante, je regardai l’ours entrer son énorme tête dans la tente. Puis, je regardai, paralysée, mon père se faire déchiqueter par l’ours. Que du noir et du sang. Je ne sais pas pourquoi je n’intervenais pas. Était-ce par manque de courage? Par peur? J’avais l’impression de ne plus être maîtresse de mon corps. Quand tout fut fini, je clignai des yeux et vis le corps de mon père à mes pieds. Ses intestins tourbillonnaient sur le sol, ses yeux ouverts et vides, son corps étendu par terre.
Une douleur lancinante à ma cuisse me sortit de ma torpeur. Je hurlai de douleur et me levai d’un bon. Prise d’un instinct de survie, défaillant quelques secondes plus tôt, je ramassai le couteau qui était par terre et fit un grand mouvement latéral vers l’ours. L’adrénaline décuplant ma force, j’enfonçai mon couteau dans son dos, sans difficulté. L’animal s’affaissa sur le corps de mon père. Du sang rouge et frais tachait mes mains.
Je me penchai vers l’ours, le museau couvert de sang, des bouts de chairs entre les dents. Je tentai de dégager mon père, je poussai de toutes mes forces sur la bête. Elle remua. Je pris immédiatement peur « Ça suffit! Je dois m’enfuir d’ici! » D’un bon, je courus hors de la tente. Le plus rapidement possible, je courus aussi loin que je le pouvais. Des larmes se mirent à couler le long de mes joues. Une souffrance sans nom me serra la poitrine. Je goutai le fer sur le bout de ma langue, puis, tout en continuant de courir, je crachai le sang hors de ma bouche. Était-ce celui de mon père? De l’ours? Un haut-le-cœur arrêta ma course et je vomis mes tripes. Je me jetai sur les genoux et je hurlai à plein poumons toute ma souffrance, toute ma peine, toute la haine que j’avais. Je venais de perdre mon père! Mon mentor! La culpabilité enveloppa mon cœur. Comment avais-je pu laisser mon papa mourir comme ça! Qu’aurais pu faire de différent?
Je me rendis compte que j’avais les poings serrés au point que mes ongles avaient pénétrés ma peau. En ouvrant la main, je vis ma blessure, du pus s’écoulant sans arrêt hors de la plaie. Je baissai les yeux : je vis une énorme blessure sur ma cuisse. Les griffes de cet ignoble ours avaient lacéré ma peau jusqu’à mon os. Parmi le sang, je vis, d’un blanc éclatant, mon fémur. Ma tête se mit à tourner, puis le noir total.

J’ouvris tranquillement les yeux. Une douce lumière pénétra mes iris. C’était la lune. Pleine, brillante, insouciante. Tranquillement, je m’assis, les mains plaquées contre le sol, les jambes allongées devant moi. J’analysai le paysage autour de moi. De grand arbres aux branches édentées s’allongeaient vers le ciel tels des bras squelettiques qui quémandaient la vie. Je remarquai, sous ma paume douloureuse, que le sol n’était plus fait de sable. C’était de la mousse verte, moelleuse. La température, fraîche, me faisait frissonner malgré mon manteau en fourrure.
Des images se mirent à défiler devant mes yeux. Le corps de mon père, l’ours dévorant une partie de son visage et son sang souillant sa grosse bouche aux dents acérées. Je fermai les paupières avec force, essayant d’enlever ces horribles images de ma tête. Cela ne fonctionnait guère. La flamme de douleur s’empara encore de ma poitrine. En un geste qui me parut vain, j’empoignai ma veste et tirai de toutes mes forces pour tenter d’enlever la souffrance, sans pour autant qu’elle s’estompe. Je lâchai un cri puissant.
Je décidai de me lever. Je ne voyais pas plus loin que le bout de mes bras, malgré la lumière fantomatique de la lune. En m’appuyant sur ma jambe droite, j’eue le souffle coupé.
-OH NON! criai-je.
J’avais oublié que cet ours m’avait blessé. Je baissai le visage et je vis un morceau de peau pendre contre mon pantalon. Mon sang coulait toujours, chaud. Des mouches volaient autour de la blessure, avides de ma chair. Tant pis pour moi, c’était tout ce que je méritais pour avoir laissé mon père mourir sans rien faire! Pour l’honorer, je décidai de marcher dans la nuit, sans savoir où j’étais, pour atteindre une quelconque destination, en autant que quelqu’un me trouve et écoute ma terrible expérience.
Tranquillement, je marchai à travers les conifères. Je m’appuyais contre leurs écorces, m’enfargeait dans les racines et mangeais des toiles d’araignée tout le long de mon périlleux chemin. Je n’abandonnai pas, pourtant, je tournais en ronds. J’avais plusieurs fois vue ce champignon, ou bien croisé au moins quatre fois cette même fougère qui empoignait mes mollets de ses longues feuilles vertes. Mais je continuai, parfois en pleurant, parfois en étant en colère. Jamais je n’arrêtai, sûrement par courage, ou bien par peur. Malheureusement, j’avais perdu notre boussole durant la lutte.
Lentement, le soleil se leva. La brume se métamorphosa en gouttelettes sur les feuilles des plantes. La température monta tranquillement. La sueur se mit à perler contre mon front. Étrange, l’automne, les matinées sont froides et sèches. C’était peut-être dû à ma marche sans fin.
Je ne savais combien de temps avait passé pendant mon errance. Deux, trois jours? Je sentis alors quelque chose chatouiller ma jambe. Je passai ma main sans regarder ma cuisse, et mes doigts pénétrèrent ma chair. C’était chaud, visqueux. Je baissai le regard et sursautai. Bon sang! Des vers blancs grouillaient dans ma plaie, se régalant de ma chair putréfiée! D’un élan, je sortis le couteau de chasse que j’avais toujours sous mon manteau, dans son étui. Je me mis alors à charcuter ma peau, la main tremblante, mais ferme. Je voulais retirer l’infection de ma jambe le plus rapidement possible et c’était le seul moyen que j’avais trouvé. Mon esprit embrouillé tourbillonnait dans la crainte et la peur, pourtant je ne sentais pas la douleur du couteau dans ma chair. Aucun cri ne sortait de ma bouche, aucune larme, seulement le sang qui coulait le long de ma cuisse, formant une rivière écarlate. Le sang jaillissait, formant un lac au bout des semelles de mes bottes. Je continuai toujours, la lame déchirant ma peau, traversant les artères et lacérant mes muscles.
CRAC.
Je lâchai le couteau, qui me glissa hors des doigts, tombant sur le sol dans un bruit sourd. Je sentais l’odeur métallique du sang. Ma peau était humide. Je jetai un dernier regard à mon membre mutilé, et perdit l’équilibre. Je tombai d’un coup sec sur le dos. Le souffle coupé, je levai les yeux au ciel. Le soleil m’aveuglait, ses rayons réchauffant ma peau.
C’est alors que je vis une silhouette se pencher sur moi. Un visage masculin, sage, qui me procura un sentiment de calme. Une main effleura mon visage, puis une douce voix se fit entendre :
-C’est l’heure ma fille. Tu peux lâcher prise. Viens me rejoindre.
Je fermai doucement les yeux, une larme me coulant sur la joue, effaçant la terre, la poussière, le sang et la douleur.

Bip…Bip…Bip…
Un son agressant emplissait mes oreilles. Je plissai les yeux, toujours fermés. Je voulus passer ma main sur mon visage, mais un objet métallique empêcha son mouvement. J’ouvris les yeux soudainement et relevai la tête. J’en fus étourdie sur le coup. Je posai la tête contre l’oreiller sous moi, et regardai le plafond. Des néons m’aveuglaient intensément et des anneaux sur des rails retenaient un rideau bleuté et fripé. Je clignai des yeux quelques fois et pris le temps de reprendre mes esprits. Je n’étais clairement pas morte. Je devais être dans un hôpital, entendant les sons caractéristiques des machines à perfusion et les cloches d’appels des patients. Je ne me souvenais pas comment j’avais atterri ici.
-Caith? Une voix familière m’appela.
Je tournai lentement la tête, mon regard tombant sur le visage de mon ami policier, Bruno. Je fronçai des sourcils : il était en uniforme, les avant-bras allongés sur ses genoux, les doigts entremêlés dans un poing serré. Son regard brun me scruta, empli de tristesse.
– Qu’est-ce que je fais ici? demandai-je.
-Nous t’avons retrouvée dans la forêt, expliqua mon ami policier.
-Quoi? Comment? interrogeai-je.
-Tu te souviens de quoi exactement?
Je fermai les yeux. Je repassai les images de mon père et moi marchant côte-à-côte dans la forêt. Je lui dis ce que je voyais dans mon esprit.
-Tu ne te souviens pas t’être amputé la jambe? demanda Bruno d’un ton surpris.
Je le dévisageai avec horreur et levai lentement la tête vers mes jambes… Je vis alors le moignon, enroulé dans un bandage blanchâtre. J’ouvris la bouche de stupéfaction.
-Où est mon père? criai-je en essayant de me relever sur les coudes, mon élan encore une fois arrêté par le bracelet métallique.
Puis, je vis les menottes en acier autour de mon poignet, qui était accroché contre les barreaux de mon lit d’hôpital. Un cathéter était dans mon coude, un liquide blanc s’écoulant dans mes veines. Mon cœur se mit à battre à toute allure et je commençai à m’agiter, un cri me monta à la gorge. Bruno bondit d’un coup et posa sa main forte contre mon épaule.
-Calme-toi! Je vais tout t’expliquer…
Je plongeai mon regard dans le sien, croyant pouvoir lire ce qui se passait dans son esprit. Alors, il m’expliqua m’avoir retrouvée dans la forêt, la jambe mutilée, un couteau dans la main. J’étais faible, mais en vie. Apparemment, le satellite que mon père portait sur lui avait envoyé un signal aux services d’urgence, puisque qu’aucun réseau n’était disponible dans notre coin de chasse. La SQ, dont Bruno faisait partie, s’était lancée à notre recherche. La police avait retrouvé le corps de mon père, affreusement mutilé.
Je l’écoutais, hébétée, sans trop réaliser… mon père était mort… du fond de mes souvenirs, je savais bien qu’il n’avait pas survécu à l’attaque de l’ours, mais entendre Bruno le dire rendait son décès cruellement réel.
Bruno poursuivait son récit. Il avait suivi les traces de sang et m’avait retrouvée, dans la forêt, évanouie, à quelques centaines de mètres du carnage.
-Et l’ours? Vous l’avez abattu? parvins-je à articuler entre deux sanglots.
Bruno détourna les yeux. Il n’arrivait plus à soutenir mon regard douloureux. J’insistai pour qu’il finisse l’histoire.
-Les médecins t’ont fait plein de tests. T’avais un taux d’adrénaline et de globules blanc très élevé. Tu as fait un choc septique. Ça t’as fait perdre la tête… ça peut arriver…
-Et l’ours? insistai-je.
L’image de la bête déchiquetant mon père tournait en boucles dans ma tête. Cet animal devait être capturé; il avait mangé un homme! Il était extrêmement dangereux! Je pensai aux amis de mon père, tous chasseurs. Je m’inquiétais pour eux.
Bruno déglutit.
-On a fait une autopsie sur le corps de ton père. Ses blessures ont été causées… par ton couteau. Écoute, il n’y a jamais eu d’ours.
Je le dévisageai quelques secondes. Puis, d’un coup, je compris.
-J’AI TUÉ MON PÈRE ?! m’écriai-je à pleins poumons.
