Texte écrit par Vincent Croteau à l’occasion du Concours Critère, qui avait pour thème «Éclipse».
Cela faisait plusieurs mois qu’au village il y avait des disparitions. C’était particulièrement étrange, parce que nous habitions un petit village agricole plutôt tranquille. Ce n’était pas seulement du bétail que nous égarions ces derniers temps, mais des enfants et des adultes. Plus personne n’était capable de dormir sur ses deux oreilles le soir, par crainte de voir disparaitre un membre de sa famille.
Avec toutes ces disparitions qui survenaient, un groupe de moines était venu nous aider à élucider ce mystère. Ils habitaient leur monastère depuis des années. Ils ne se retrouvaient pas très loin au nord de notre village. Avant que les disparitions surviennent, ils s’aventuraient rarement au village. Ils préféraient vivre loin de la civilisation dans leur monastère afin de respecter leurs vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance.
Heureusement, ils étaient là pour nous dernièrement. Ils organisaient régulièrement des expéditions afin de rechercher les pauvres disparus. Notre curé allait fréquemment leur porter son aide dans les recherches. Malheureusement, elle était rarement très concluante. Où diable pouvaient bien être toutes ces personnes?
Plus personne n’osait sortir, la vie enjouée qui égayait la place publique d’autrefois avait laissé place à une ambiance de suspicion. Le responsable des disparitions pouvait être n’importe lequel d’entre nous. Plus personne ne faisait confiance à personne. Toutes ces disparitions mettaient de la discorde dans le village.
Malgré les tentatives d’apaisement du curé, les seuls moments où tout le village se rassemblait c’était pour assister aux messes du dimanche.
Heureusement, les disparitions se faisaient de plus en plus rares. La dernière remontait à au moins dix jours. Cela permit aux tensions de baisser. La vie redevint lentement comme avant.
Personnellement, j’étais resté suspicieux, je ne faisais confiance qu’à quelques personnes. Ces meurtres n’étaient pas des coïncidences. Il devait bien y avoir une cause.
Pour célébrer le retour à une vie sans craintes, le curé organisa une fête un soir. C’était une fête pour remercier Dieu d’avoir écouté nos prières et de nous avoir libérés de ce fléau. La plupart des personnes du village m’avaient dit qu’ils allaient participer à la fête, il n’y avait que très peu de gens qui allaient s’absenter. L’ambiance était festive, le soleil haut dans le ciel, on ne pouvait espérer mieux pour une journée comme celle-là.
Vers le milieu de l’après-midi, après avoir labouré mes terres, je pris la direction du village. J’étais encore jeune et une grande partie de ma famille avait été décimée par les maladies, j’avais donc hérité de la ferme. Je vivais seul avec ma sœur, cette fête pourrait être l’occasion idéale pour moi de rencontrer ma future femme.
À mon arrivée au village, j’entendis les rires rebondir sur les murs des maisons, la place publique était remplie d’habitants, il y avait même des habitants des villages situés à proximité du nôtre. L’air était parfumé de l’odeur du pain fraichement sorti du four, d’une variété de fromages rapportés par plusieurs paysans et d’un bon bœuf en train de rôtir sur la broche.
Après que tout le monde se soit bien empiffré, un énorme feu fut allumé au beau milieu de la place publique. Il réchauffait tout le monde qui s’était rassemblé autour. Chacun notre tour, nous racontions des histoires sur les disparitions et nous partagions nos hypothèses sur leur cause. Certains croyaient que les disparus s’étaient perdus dans les bois en retournant à la maison, d’autres parlaient d’enlèvements par des sorcières ou même par le diable.
Lorsque la musique et les chants commencèrent, tout le monde se mit à danser avec tellement d’énergie que cela soulevait des nuages de poussière. Toutes ces personnes étaient joyeuses. L’histoire des disparitions semblait déjà loin derrière nous.
Il fallait que je parte, la nuit n’allait pas tarder à tomber et je voulais être chez moi avant qu’il ne fasse trop noir. Après une brève discussion avec ma sœur, elle me fit comprendre qu’elle ne voulait pas partir d’une aussi belle fête de sitôt. Je partis donc seul. Elle allait dormir chez notre tante dans le village voisin pour ce soir.
Après avoir réussi à me faufiler entre toutes les personnes qui tournoyaient sur elles-mêmes sur le rythme enjoué de la musique, je laissai cette ambiance festive derrière moi en prenant la direction de la ferme.
À mon arrivée, on ne voyait pas la lune, elle était cachée par des nuages. On ne voyait rien à l’extérieur de la bâtisse. D’un pas pressé, j’entrai vite dans la maison et je me préparai pour aller dormir. Le lendemain allait être une grosse journée de travail.
Avant de m’installer dans le lit, j’entendis des bruits provenant de la grange. C’était étrange, on était en pleine nuit, les animaux dormaient, normalement, à cette heure. Je me levai rapidement du lit : et si un prédateur s’était infiltré dans ma grange?
J’ouvris ma fenêtre et je sortis la tête à l’extérieur. La brise fraîche de la nuit me frôla le visage et je pus mieux distinguer le bruit. J’entendais les clameurs effrayées de mes poules. Cela était très étrange, je devais aller voir ce qui se passait. Je pris mon manteau et une torche posée près de la porte et je sortis. Je ne voyais pas très bien dehors, les nuages cachaient toujours la lune. Il y avait seulement les faibles lueurs de la torche qui me permettaient de voir où j’allais.
Une fois arrivé devant la grange, plus aucun bruit. J’avais peut-être halluciné tout cela? Les disparitions de ces derniers mois me mettaient encore un peu sur les nerfs. Ce n’était pas la première fois que j’hallucinais des bruits étranges. Alors que je rebroussais chemin, j’entendis une branche craquer derrière moi. J’eus à peine le temps de me retourner qu’un cri à vous glacer le sang surgit de la pénombre. On aurait dit qu’il sortait de la terre pour résonner à travers tous les arbres de la forêt. Je n’avais pourtant rien vu lorsque je m’approchais de la grange!
Mon cœur bondit dans ma poitrine, je tournai la tête dans tous les sens pour regarder partout autour de moi. Pourtant, il n’y avait rien pas la moindre trace de prédateur, rien. C’est comme si ce cri provenait de nulle part. Alors que je fouillais la pénombre, je sentis une sueur froide couler le long de ma colonne vertébrale. Je ne voyais pas grand-chose, pourtant je savais que j’étais en danger. C’est alors qu’un énorme coup de vent éteignit ma torche.
J’étais dans le noir complet, je ne voyais absolument rien. À tâtons, j’essayai de presser le pas pour gagner la grange. C’était l’endroit le plus proche où je pourrais être en sécurité.
Une fois dans la grange, je sentis les animaux nerveux. Mon cheval piaffait et soufflait dans son box. Je n’aimais pas ça… Soudain, quelqu’un alluma la lampe à l’huile au-dessus de l’enclos des poules. C’est alors que six individus sortirent de nulle part. Je fus vite encerclé. Ils portaient tous les mêmes habits. Une longue soutane noire avec un capuchon remonté sur leurs têtes. Ils portaient également un drôle de masque. Au premier coup d’œil, je ne pus voir ce que c’était, mais je constatai vite qu’il s’agissait d’un crâne de bouc. Ce crâne était d’un blanc éclatant. Ces personnes cachaient leurs visages avec un crâne de bouc! Je ne voyais que leurs yeux à travers les orbites des boucs morts. L’homme le plus grand cria alors une phrase :
—Il est parfait pour ce soir, emmenez-le!
Je compris alors dans quelle mauvaise posture j’étais, je me retrouvais face aux meurtriers qui enlevaient les gens du village! Qui étaient-ils? Pourquoi faisaient-ils ça?
Je n’eus pas le temps de m’enfuir : un des hommes agrippa mes bras pour m’empêcher de bouger. Il les tenait fermement dans mon dos. Même si je me débattais, il était plus fort que moi, je donnais des coups de pieds dans toutes les directions en espérant en toucher un, mais mes efforts furent en vain. Un des hommes me frappa au visage avec une telle puissance que je restai sonné un instant. Un liquide chaud coulait de mon nez à ma bouche que j’étais incapable de refermer. Ce liquide au goût métallique était mon sang. Une de mes dents gisait au sol. La dernière chose que j’entendis avant de perdre connaissance était leur rire gras qui brisait le silence de la nuit
***
Je me réveillai dans un endroit que je n’avais jamais visité. Je n’avais aucune idée où je me trouvais. Autour de moi, il n’y avait rien. J’étais perdu dans une clairière. Il y avait un énorme feu qui brûlait juste devant moi. Il était tellement grand que je sentais sa chaleur pénétrer en moi. Il y avait également treize pierres qui formaient un cercle autour de ce grand feu. L’endroit était silencieux, je n’entendais que le son du vent.
J’étais assis sur le sol, les mains liées à un arbre. Lorsque je tentai de me défaire de mes liens, ils ne firent que se resserrer davantage. Les cordes me blessaient les poignets. Ma tête me faisait souffrir le martyre. J’avais également de la difficulté à respirer. Chacune de mes inspirations me brulaient les côtes. Je devais rester là, impuissant, à attendre mon sort dans la souffrance.
Après ce qui me sembla une éternité, j’entendis au loin d’étranges murmures entremêlés des bêlements d’une chèvre. Le groupe qui m’avait capturé était de retour, accompagné d’une chèvre noire aux cornes polies. Ils ne m’accordèrent aucun regard et ils s’assirent chacun sur une roche. L’homme le plus grand, qui semblait être leur chef, prit la chèvre dans ses bras et l’attacha à un poteau de bois juste à côté du grand feu.
L’homme se rassit et commença à articuler des paroles incompréhensibles à un rythme extrêmement rapide. Je crus comprendre qu’il s’agissait de latin, mais leurs paroles étaient dites avec une rapidité telle que seul un moine aurait pu les comprendre. Le chef était le seul à parler, les autres n’étaient qu’assis sur leur roche sans bouger. On aurait dit des statues.
Après une quinzaine de minutes passées à écouter le chef, tous les membres du groupe se mirent à réciter des paroles à un rythme plus lent, mais elles me semblaient toujours aussi incompréhensibles. Toutes ces paroles étaient dites à l’unisson. Le peu de paroles que je crus reconnaître étaient liées au sang, au meurtre, à l’enfer et au diable.
Un large sourire étira les lèvres de leur chef, plus personne ne parlait. Le vent se mit alors à souffler tellement fort, que je crus que ma peau s’arracherait de mon visage. La chèvre se mit à courir et à tirer sur la corde qui la gardait captive de toutes ses forces. Elle se mit à bêler et les yeux dans ses orbites se mirent à rouler. Bientôt, il ne resta plus que des globes sanguinolents.
Un de leurs membres se leva et se rapprocha de la chèvre. Il sortit un long couteau de sa soutane, tellement aiguisé que le feu scintillait sur la lame. D’un coup sec, il trancha la gorge de la chèvre. Elle n’eut même pas le temps de produire un son qu’elle gisait déjà morte sur le sol. Un autre de leurs membres se dépêcha alors d’aller vers la chèvre. Il recueillit le sang qui coulait en flot continu dans un bol de bois. Une fois tout le sang recueilli, il lança la chèvre dans le feu, ce qui fit monter les flammes de plusieurs mètres dans les airs. La chaleur et l’odeur étaient insupportables.
Plus ce rituel avançait, plus le chef semblait heureux. Pendant la cérémonie, les participants avaient tous continué à parler à un rythme extrêmement rapide. Cette litanie funèbre me sembla durer des heures.
Après un moment, un membre du groupe partit en direction de la forêt. Il revint quelques minutes plus tard, accompagné d’une jeune fille ne portant qu’une robe en piteux état. Je la reconnus aussitôt, c’était la dernière personne qui avait disparu! Elle ne pleurait pas, elle ne faisait qu’avancer vers le feu, l’air hébété, ses longs cheveux flottant dans le vent. Elle était très maigre, elle n’avait certainement pas été nourrie à sa faim depuis sa disparition. Elle arborait également des coupures le long des bras et des bleus sur le visage, certainement causés par des coups reçus. Sans s’arrêter, elle se dirigea vers le feu. Elle ne s’arrêta qu’à quelques pas des flammes.
Le sang contenu dans le bol fut alors versé sur sa tête et, prise de frénésie, la jeune fille sauta dans le feu! Ses hurlements déchirèrent l’air, elle tournoya plusieurs fois, ne semblant pas savoir ce qu’elle ne faisait là ni comment sortir du brasier. Ses cris remplis de souffrance et de douleur s’élevaient dans le ciel. La fumée finit par l’intoxiquer; elle se recroquevilla et tomba, asphyxiée. Lentement, son corps fut consumé par les flammes.
Devant ce spectacle, je ne pus me retenir, je vomis sur mon ventre sans arrêt. Mes entrailles se vidaient et des larmes coulaient de mes yeux devant ce triste spectacle.
L’homme au couteau se rapprocha de moi, me montrant son arme dégoulinante de sang. Alors qu’il déposait le couteau sur ma gorge, leur chef cria :
-Regardez ! Le rituel a fonctionné!
Tous levèrent la tête vers le ciel et s’exclamèrent de joie. Le bourreau, fasciné, me lâcha immédiatement et se joignit à la liesse. Les hommes, fous de joie, enlevèrent leurs masques et se mirent à danser en ronds en hurlant d’un rire joyeux. Ils étaient tous euphoriques.
Après un moment, j’eus la force de lever la tête. Ces hommes… c’étaient… des religieux du monastère! Je n’en revenais pas! J’étais complètement sous le choc. Pour ajouter à ma stupeur, le spectacle dans le ciel était horrifique.
Il n’y avait plus aucun nuage. La lune semblait disparaître, mangée par une masse obscure. À chaque seconde qui passait, elle devenait de plus en plus noire. Bientôt, il n’allait plus y avoir de lune! Il faisait de plus en plus sombre, et plus inquiétant encore, l’astre se teintait d’une couleur rouge sang! Sa teinte argentée habituelle laissait place maintenant à une teinte bourgogne.
Les membres du groupe célébraient. Tout le monde dansait et leur chef cria :
— Nous avons enfin réussi ! Le diable a enfin écouté nos suppliques ! La lune de sang est finalement arrivée! Merci à toi, oh grand Satan! Ton règne commence! La prophétie a parlé, nous nous devons de l’écouter.
En proie à la plus grande excitation, ils repartirent à la course vers le village en hurlant, m’oubliant derrière.
Je restai assis là, sans force, à regarder cette lune de sang. Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être cette prophétie, mais elle n’augurait rien qui vaille. Sous les reflets bourgogne de la lune, je finis par m’assoupir, épuisé…
Les rayons du soleil me réveillèrent le lendemain matin. Les oiseaux chantaient innocemment, l’air frais me flattait le visage et la chaleur du soleil me fit un instant oublier ce qui venait de se passer. On aurait pu dire que je venais de me réveiller d’un simple cauchemar, il était impossible que la lune devienne rouge! Mais je n’avais pas rêvé : dans les cendres du feu reposaient le corps de la jeune fille et de la chèvre. Des flaques de sang séchaient partout dans le gazon. Il n’avait plus son vert habituel, il était maintenant teinté de rouge.
En levant ma tête vers le ciel, je vis un gros nuage de fumée à l’horizon. Cela devait être le village. Je pris peur : qu’était-il arrivé aux villageois? Je me tortillai et finit par me libérer de mes liens. Je me relevai et je me dirigeai vers ce nuage en espérant que les dégâts ne soient pas trop grands.
Alors que je m’approchais du village, j’aperçus un ruisseau de sang qui coulait en travers du chemin de terre. L’odeur métallique provenant de ce ruisseau était atroce. Je ne pus me retenir de vomir une nouvelle fois dans le fossé. C’est en me bouchant les narines que je poursuivis mon chemin vers la place publique. Cet endroit, habituellement témoin de fêtes était devenu une scène atroce. Tous les corps des habitants gisaient au milieu de la place publique et formaient une montagne de chair. Le ruisseau de sang prenait sa source ici… Désespéré, je me mis à chercher ma sœur partout dans le village. Je fouillai les maisons en flammes, je criai et l’appelai, en vain. À la fin, j’osai me tourner vers la montagne de corps: elle était bien là. Je me mis à trembler de tous mes membres. Des larmes coulèrent de mes yeux pour ces innocents morts trop tôt.
Le nuage de fumée provenait des maisons du village. Le groupe de moines sataniques avait brulé toutes les maisons. L’odeur du bois calciné se mélangeait à celle du sang.
Le silence, lourd comme un linceul, pesait sur le village qui peu de temps avant cette catastrophe rayonnait toujours de joie. Ce calme oppressant était seulement rompu par le craquement des charpentes se consumant et le murmure des braises mourantes.
En me dirigeant vers chez moi, j’aperçus la chose la plus horrible du monde.
Devant l’église se trouvait le curé, les jambes accrochées par des clous sur une croix. Il avait la tête à l’envers, le cou tranché d’un coup de couteau. Seuls des monstres pouvaient faire un tel sacrilège! Un pinceau avait été trempé dans son sang et sur la porte de l’église on avait écrit: Vivat Satanas!
Épouvanté, je courus chez moi pour me barricader. Ces fous pouvaient revenir à tout moment pour me faire la peau! Tremblant, je rampai jusqu’à la table de la cuisine et, ne sachant que faire d’autre, j’écrivis cette histoire pour que les habitants de ce village ne soient pas morts en vain. Demain, je vais rejoindre la montagne de corps. Je ne laisserai pas ces salauds m’avoir! Je vais moi-même m’enlever la vie, allongé auprès de ma sœur. Puisque je n’ai plus rien, je n’ai pas la force de continuer.
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