Texte écrit par Samuel Deschênes à l’occasion du Concours Critère, qui avait pour thème «Éclipse».
3000 ans après le retour des dieux, il ne restait que deux humains sur la terre : le jeune Jimmy et son fidèle ami Joey. Leur quête pour échapper à la fureur des dieux arrivait à sa fin. Cela faisait maintenant sept ans que les deux compagnons menaient cette bataille ensemble. Il semblait maintenant qu’elle pourrait enfin aboutir, peu importe son issue. Pour les héros, une seule fin était possible : la victoire. La cérémonie pour rejoindre la lumière aurait lieu lors de l’éclipse solaire. Il ne leur manquait qu’un seul artéfact.
Lequel ? C’est ce qu’ils allaient essayer de découvrir pendant leur sieste de l’après-midi. Joey avait toujours voulu que ce soit une épée. Jimmy, lui, pensait autrement.
-C’est trop macabre ! Veux-tu vraiment que ce qui nous libère de la souffrance soit un symbole de violence ? s’exclame-t-il.
-Mais une épée, c’est trop cool ! lui répond Joey.
-Tout ça, c’est à cause de ta maladie. Tu n’as jamais été capable de grandir, c’est pour ça que t’es encore pris dans ce lit.
-Arrête ! T’es méchant. Toi aussi t’es pris là et encore pire, t’es même pas capable de marcher. C’est pour ça que tu veux toujours jouer à faire semblant !
-C’est pas vrai ! Je te déteste, je déteste cette chambre, toutes ces pilules et ces savants fous qui me les donnent.
-Tu vois, Jimmy, c’est pour ça que tu as besoin de moi. Tu as besoin de moi pour contenir tes espoirs.
-Non ! je jure que je vais défaire toutes les forces du mal ! s’écrit Jimmy.
Ces paroles rebondissent sur les murs blancs et vides de sa chambre d’hôpital, comme des mots qui ne veulent pas s’écrire sur du papier. C’est entre ces murs que Jimmy, 14 ans, a passé les huit dernières années de sa vie, incapable de marcher et avec une santé aussi fragile que l’espoir qui le maintient en vie. C’est cette situation qui cause sa dépression.
-Jimmy! Jimmy! Vite, il faut trouver l’artéfact! L’éclipse va bientôt débuter!
Jimmy tourne la tête vers Joey.
-Tu sais que la madame qui a plein de questions m’a dit qu’il faut que j’arrête de jouer à ces jeux. Ils rendent ma situation instable.
-Je te l’ai déjà dit, ses trucs ne fonctionnent pas, c’est de moi que tu as besoin.
-Tu sais, quand tu es là, j’ai jamais l’impression que ça m’aide. Il vaudrait mieux qu’on arrête de parler. La madame a dit que je devrais te laisser partir.
-Tu peux pas dire ça!
-Ça fait une semaine que tu n’es plus là, Joey, et, de toute façon, on sait très bien tous les deux que je vais finir comme toi. Je le sais, j’entends maman pleurer chaque soir et je l’entends déjà imaginer sa vie sans moi. À chaque fois que je crois voir de la lumière au bout du tunnel, elle ne fait que projeter une ombre tout aussi sombre. La journée où tu es parti, j’ai dû laisser mon enfance partir avec toi. Tu me manques, mais je n’aime pas la personne avec qui je discute depuis une semaine. Tu n’es pas le même que le Joey vivant d’il y a une semaine.
-Tu crois que tu peux te débarrasser de moi? C’est grâce à moi que tu es encore en vie, je te rappelle. Sans moi, tu n’aurais personne pour te rappeler à quel point ta vie est inutile, à quel point tu es mieux de vivre dans le rêve. Même si tu réussis à sortir d’ici, tu n’as aucun talent car tout ce que t’as réussi à faire dans ta vie est de rester couché dans un lit.
Jimmy regarde autour de lui et examine encore la chambre dans laquelle il se trouve. Il s’agit d’une pièce carrée, avec à peine assez de place pour deux lits simples et deux tables de chevet. Tout est blanc et il y a des instruments médicaux un peu partout en désordre. Jimmy croit que sa chambre est aussi modeste parce que sa mère n’a pas les moyens de s’en permettre une meilleure. Par contre, il y a deux jours, Joey lui a dit que c’est parce que sa mère ne veut pas dépenser de l’argent sur quelqu’un qui va mourir. Jimmy se trouve dans l’un des lits et l’autre est vide. C’est là que se trouvait Joey, le vrai Joey, avant que son cœur arrête de battre une semaine plus tôt. Jimmy et lui passaient tout leur temps à s’imaginer des mondes fantastiques. Un jour, une infirmière leur a dit qu’il y aurait bientôt une éclipse solaire. À partir de ce moment, il n’y eut pas un seul jour sans lequel les deux enfants ne s’imaginèrent pas une histoire en lien avec cet événement qu’ils attendaient avec impatience. Aujourd’hui, l’éclipse s’en vient et Joey n’est plus là pour la voir. Le ciel commence à s’assombrir.
-C’est bientôt l’heure, Joey.
Jimmy s’adresse à l’ancien Joey.
-La journée qu’on attendait.
De plus en plus, le ciel s’assombrit. En regardant la noirceur gagner le ciel, recouvrir sa lumière avec la plus grosse ombre projetée par le soleil, le jeune adolescent repense à sa vie. En fait, elle ressemble beaucoup à cette éclipse qui est en train de se produire. Tout au long de sa vie, chaque fois qu’il voyait de la lumière, que sa situation s’améliorait, cette lumière cachait une ombre qui rivalisait avec elle. C’est ainsi qu’il a dû survivre aux hauts et aux bas de sa maladie. Il pense que c’est encore ce qui se produit en ce moment. Le soleil qui brillait si fort il y a quelques instants est en train de tranquillement s’estomper. Le garçon aux yeux verts et aux cheveux bruns qui couvrent son mince visage pense maintenant au nombre de fois où il a voulu tout simplement tout abandonner. Lorsque ça arrivait, il y avait toujours Joey pour lui remonter le moral et l’empêcher de se noyer dans ses larmes. Il essaye de se souvenir des moments heureux de sa vie d’enfant, lorsque tout allait bien. C’est à ce moment qu’il réalise que, d’aussi loin qu’il se souvienne, il n’en a jamais vraiment eus. Le ciel continue de s’assombrir.
Tout d’un coup, la porte de sa chambre s’ouvre à la volée et un médecin entre rapidement avec sa mère. Il lui explique qu’ils ont trouvé un nouveau remède expérimental qui pourrait le guérir. Étrangement, le ciel s’est éclairci pendant un moment. Le médecin lui annonce qu’il doit faire des tests pour commencer la procédure. Il repart dans le corridor, le sourire aux lèvres. Sa mère le suit. L’éclipse a continué de progresser.
-Oh, Joey! Tu te rends compte? Je ne vais pas mourir après tout.
-Tu le sais, Jimmy, après la lumière, il y a toujours l’ombre. Tu ne peux pas te débarrasser de moi, tu as besoin de moi, réplique-t-il d’un air maussade.
L’éclipse est presque complète, l’heure que l’infirmière lui a indiquée il y a quelques semaines arrive. Dix minutes. Avec cet espoir nouvellement retrouvé, Jimmy laisse apparaître pour la première fois depuis longtemps un sourire. Il n’avait pas encore abandonné. C’est peut-être à cause de tout ce qu’il a dû traverser qu’il est aussi fort. Peut-être que c’est grâce à Joey. Peut-être un peu des deux. Sûrement un peu des deux. Neuf minutes.
-Es-tu prêt pour la cérémonie, Joey?
-Oui! Mais que fait-on du dernier artéfact?
-Ce sera à toi de l’amener, mon fidèle compagnon!
-Tu as enfin reconnu que c’est moi qui ai raison?
-Non. Je crois que je dois seulement lâcher prise et ta présence deviendra moins douloureuse.
-D’accord. Alors j’amènerai l’épée maudite.
Sept minutes.
-Il commence à faire vraiment noir! C’est comme l’infirmière nous l’avait dit! s’exclame Jimmy. Joey, j’espère que tu peux assister à ce moment avec moi.
Cing minutes. Il fait maintenant pratiquement noir. Jimmy ressent un drôle de sentiment tout d’un coup. Comme si la peur commençait à l’envahir. Malgré la précédente excitation, il croit que toute cette noirceur ne peut pas être bonne. Peut-être que c’est son imagination sans limite qui lui joue des tours. Tout ce que Jimmy a pu faire ces huit dernières années, c’est imaginer des tas d’histoires : des drôles, des fantastiques et même des ennuyeuses. La seule histoire qu’il n’a pas pu vivre est la sienne. Deux minutes.
-Préparons-nous, l’éclipse arrive! Il faut s’assurer de ne regarder que lorsque l’éclipse est absolument pleine, sinon, l’infirmière a dit qu’on deviendrait aveugle.
-Oui, j’ai tous les artéfacts, répond Joey.
L’éclipse commence.
-Je pense que c’est bon!
-Faisons la cérémonie!
Jimmy regarde dehors. Il voit un anneau orange brillant. Jimmy n’a jamais rien vu de pareil. La noirceur complète.
Joey donne l’épée imaginaire à Jimmy. Ils récitent ensuite quelques prières qu’ils ont inventées quelques semaines plus tôt. Jimmy fait maintenant semblant de couper un lien invisible au-dessus de lui.
-La cérémonie est terminée! Nous nous sommes libérés des dieux! s’exclame Joey.
En même temps, Jimmy ressent un poids énorme se lever de ses épaules. Il ne s’est jamais senti aussi léger de toute sa vie, c’est un sentiment tout nouveau. L’éclipse est sur le point de se terminer, il tourne la tête vers le lit de Joey. Il ne voit plus personne.
-Joey? demande tranquillement Jimmy. Joey? répète-t-il.
Joey n’est plus là. L’éclipse se termine. Tout d’un coup, Jimmy voit une lumière blanche aveuglante. Il n’a jamais rien vu de pareil. Ce sont sans doute ses yeux qui ont du mal à s’habituer à la clarté, après l’éclipse. Jimmy est heureux, peut-être qu’il va vraiment être sauvé par le médecin, après tout.
Le médecin et la mère de Jimmy entrent dans la chambre. Jeanne, la mère de Jimmy, se souvient du jour où son fils a été diagnostiqué comme si c’était hier. Il n’allait pas bien depuis déjà quelques jours et elle s’était enfin décidée à l’emmener chez le médecin. Elle se souvient très bien du bureau du médecin, de la clinique. Elle attendait nerveusement sur sa chaise, avec son conjoint, et se souvient très bien des mots du spécialiste: « Je suis désolé, ce qu’a Jimmy dépasse les compétences de nos médecins et de notre équipement, il va donc falloir le transférer le plus rapidement possible à Montréal. » La famille s’était donc dirigée d’urgence à Sainte-Justine avec la panique au ventre. À Sainte-Justine, l’attente pour le diagnostic avait été interminable, Jimmy avait passé des heures avec les médecins pour essayer de déterminer ce qu’il avait. Ce n’est qu’après onze heures qu’un médecin était enfin revenu s’asseoir avec sa mère. Jimmy devait être opéré immédiatement, sans quoi il allait mourir. Cependant, personne ne pouvait prédire combien de temps il faudrait pour que Jimmy s’en remette. Suite à l’opération, le jeune enfant était effectivement très faible et ne pouvait pas marcher.
Après un mois de convalescence, les deux parents commencèrent à se disputer. Le père n’avait pas imaginé être obligé de prendre soin d’un handicapé pour, peut-être, le restant de sa vie. Après un certain temps, il parla de le placer en institution. La mère ne pouvait pas imaginer abandonner son enfant dans ce genre d’endroits. Ce sujet fut la cause de beaucoup de batailles entre les parents. Après un an et demi, le père est parti sans rien dire. Jeanne savait que ça finirait par arriver, elle n’était pas vraiment surprise. Il n’y avait maintenant qu’elle et son fils. Cette situation dura jusqu’à ce que la situation de Jimmy soit enfin assez stable pour qu’il soit libéré de l’hôpital. Jeanne n’était pas très riche, elle n’avait maintenant qu’un seul salaire pour les soutenir elle et son fils. C’est pourquoi elle dut prendre une chambre avec une autre mère seule et son enfant malade pour être logée, en maison de convalescence. Son jeune garçon demandait encore beaucoup de soins et d’attention, il fallait s’assurer qu’il prenne toujours sa médication au bon moment, qu’il suive sa diète très restrictive et, surtout, il ne pouvait absolument pas sortir de son lit. C’est ce qui était le plus difficile. Le petit Jimmy est rapidement devenu meilleur ami avec l’autre garçon, Joey. Chaque fois que Jeanne les entendait, elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Elle était certaine que c’est ce qui les tenait en vie tous les deux.
Huit ans plus tard, Jeanne a enfin un espoir que son fils s’en sorte. Aujourd’hui, le médecin qui s’occupe de son fils est venu la voir et lui a annoncé, avec un ton qui cachait difficilement son excitation, que le jeune garçon pourrait enfin avoir une chance de vivre plus normalement. Jeanne n’a pas immédiatement réalisé toute l’ampleur de ce que lui annonçait le médecin, mais, rapidement, l’espoir l’a regagnée.
-Par contre, c’est un traitement expérimental, mais, selon plusieurs experts, c’est sa meilleure chance de pouvoir gagner une qualité de vie considérable, dit le médecin.
-Même s’il l’est, il amène quelque chose qui était parti depuis bien longtemps chez nous: de l’espoir! En plus, il arrive la même journée que l’éclipse. C’est comme si le ciel voulait nous envoyer un signe. Jimmy l’attendait avec impatience. Ce sera certainement la plus belle journée de sa vie!
Le sourire aux lèvres, la mère se dirige vers la chambre de Jimmy. En approchant de la porte, elle entend son enfant discuter. Il parle probablement à son ami qu’il imagine encore, Joey, qui est malheureusement décédé il y a une semaine. Sa difficulté à faire son deuil l’attriste sincèrement. Il est tout à fait cruel que son fils puisse vivre, mais pas son meilleur ami. Elle sait cependant que cette expérience ne pourra que le rendre encore plus fort. Jimmy arrête de parler, l’éclipse se termine. Les adultes se décident à rentrer dans la chambre.
-Jimmy? demande la mère. Ton traitement est prêt, t’es-tu endormi suite à l’éclipse?
Elle s’approche de lui, s’assit sur son lit et lui flatte les cheveux.
-Devrions-nous attendre qu’il se réveille? demande la mère en se tournant vers le médecin.
-Nous pourrions le laisser dormir un peu, le traitement est prêt, il ne reste qu’à le commencer.
Jeanne se penche pour donner un câlin à son fils. C’est à ce moment que son visage se contracte de douleur. La peau de Jimmy est anormalement froide.
Lorsque la lumière aveuglante s’est éteinte, les douleurs et inconforts physiques de Jimmy ont disparu, comme si l’éclipse avait tout dissipé. Il se sent totalement léger. Il entend sa mère, au loin. Il ouvre les yeux et l’aperçoit, couchée sur son corps, qui pleure. Il tend le bras pour la toucher, mais n’y arrive pas. Confus, il lève la tête et voit Joey, le vrai Joey.
– Je t’avais bien dit que ta bataille prendrait fin avec l’éclipse, lui dit son ami défunt, d’une voix douce. Ta victoire, c’est la fin de ta souffrance.
Jimmy se lève. Pour la première fois depuis huit ans, il peut se déplacer seul! Il se dirige vers Joey. Il ressent un tel soulagement qu’il ne pourrait pas être triste. Les deux amis quittent la pièce ensemble. Le ciel a retrouvé toute sa lumière.
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