Renaître de ses cendres

Texte écrit par Morgan Rioux-Matte à l’occasion du Concours Critère, qui avait pour thème «Éclipse».

Hélios, Râ, Sol, Apollon, Inti, Nika. Ce sont tous des noms que les humains m’ont donné d’une époque à l’autre. On me vénérait, on m’offrait des cadeaux, des offrandes, des sacrifices. Auparavant, les humains cherchaient à me plaire pour obtenir quelque chose en échange; le pouvoir, la richesse, l’abondance ou le salut après la mort. Fut un temps où ma colère était crainte, ma miséricorde, louée, et ma puissance, incontestée. Cette époque est maintenant révolue.
Avec l’avancée de la science, la montée du christianisme et des autres religions monothéistes, j’ai vu mon nombre de fidèles lentement diminuer, jusqu’à ce que ceux-ci représentent moins d’un pour cent de la société actuelle. Moi qui étais auparavant un dieu majeur, je me retrouve à l’état de dieu mineur, voire pire, de dieu déchu. Mes pouvoirs, autrefois si puissants, ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Trop peu d’humains croient désormais en moi. Ils ne m’adressent plus leurs prières, entraînant inévitablement ma déchéance.

Je n’accepterai pas cette fatalité. Aucune chance que je me laisse éclipser par les autres dieux, par la science des hommes et encore moins par ma sœur, la Déesse de la lune. Je me battrai jusqu’au bout, restaurerai mon culte et reprendrai la place qui m’est due !

Du moins, c’était ce que je comptais faire. Comme le dit un proverbe humain : « plus facile à dire qu’à faire ».  Laissez-moi vous expliquer : j’ai décidé d’aller sur Terre pour convertir moi-même les humains à mon culte. Tout se passait très bien alors que j’expliquais aux passants à quel point ils se trompaient. Ceux-ci, honteux, détournaient immédiatement le regard et s’éloignaient le plus possible de moi pour me laisser de la place. Certains prenaient leur boîte de communication rectangulaire, la mettaient à leur oreille et me jetaient des regards en coin. Sûrement voulaient-ils exposer à leurs proches la vérité qu’ils venaient de découvrir. C’est alors que deux hommes fort bien bâtis se sont approchés de moi. L’un d’eux sortit une sorte de menottes alors que l’autre me tendait un long manteau en me demandant de coopérer et de m’habiller tout de suite.

Il faut savoir que dans la société humaine actuelle, nous ne pouvons plus afficher fièrement notre corps divin comme nous le faisions jadis dans la Grèce antique. Il faut donc désormais s’habiller comme de simples mortels. Encore une conséquence des prétendues « avancées scientifiques ». Toujours est-il qu’en bon dieu que je suis, je m’habillai et me laissai amener par les hommes, jugeant que j’avais assez travaillé pour aujourd’hui. Ceux-ci m’apportèrent dans un bâtiment nommé « commissariat » et m’interrogèrent un moment. Je pense qu’ils n’ont pas aimé les réponses que je leur ai données puisqu’ils ont décrété que j’allais devoir rester ici le temps de décider de mon sort.

Je me retrouvai finalement enfermé dans une cage contenant seulement un lit dur comme de la pierre. Assez austère, je le concède, mais étant un dieu magnanime, je laissai passer ce mauvais traitement. Selon mon gardien assez peu loquace, j’allais être libéré le lendemain puisque j’avais coopéré avec les « policiers » comme ils se faisaient appeler.

C’est alors que l’un des plus beaux spécimens de mâle humain que je n’eus jamais vu entra dans le commissariat. Ce n’était pas seulement son apparence qui était exceptionnelle, mais surtout sa prestance rappelant celle des anciens rois qui, sans peur, menaient la charge contre leurs ennemis pour protéger leur peuple. Je restai figé un moment, observant le nouveau venu sans retenue – après tout, les belles choses ne sont-elles pas faites pour être regardées? La magnifique créature passa devant ma cellule, salua le garde avant de me jeter un regard indifférent et de partir s’enfermer dans une salle plus loin. Je me ressassai un moment dans ma tête les quelques secondes qui venaient de passer, fixant la porte qu’il avait empruntée avant de disparaitre. Un aussi beau spécimen pourrait surement raviver une partie de mes pouvoirs, vu sa qualité. Il pourrait même inciter les autres humains à me suivre. Je devais avoir ce mortel. M’en emparer et le faire mien. C’était impératif si je voulais retrouver ma gloire d’antan.

Pour cela, je devais tout d’abord connaitre son nom. Je quittai momentanément la porte des yeux pour porter mon attention sur le garde que l’objet de ma convoitise avait salué plutôt. Je lui demandai sans détour de me dévoiler l’identité de la personne qui venait de passer. Je ne pus m’empêcher de sourire encore plus. Les humains n’avaient toujours pas appris à ne pas donner leur nom ou celui des autres aux inconnus. Ils ne comprenaient toujours pas que les noms sont le portail des âmes et que n’importe quelle créature magique connaissant un nom pouvait utiliser ses pouvoirs sur son propriétaire. Dirigeant mon regard vers la petite fenêtre de la porte où était disparu l’éphèbe, je prononçai le nom qu’on venait de me donner, dégustant chaque syllabe alors que je m’imaginais déjà posséder son porteur.

Damien

Le soir arriva rapidement et le fameux humain n’était pas réapparu depuis bientôt cinq heures. Ma patience commençait lentement à manquer alors que les distractions commençaient cruellement à diminuer. J’avais déjà compté le nombre de tuiles sur le sol et au plafond. Un total de 170 en tout. J’avais même estimé le nombre de ressorts se trouvant dans le vieux matelas de mon lit, mais toujours aucun signe du fabuleux mortel. Décidant qu’il était temps de sortir, je me redressai et poussai la porte de ma cellule, faisant, sans vraiment le vouloir, éclater le verrou qui fit un boucan d’enfer. Je regardai le coupable métallique avec mépris lorsque j’entendis le son d’une porte que l’on ouvrait. Ce n’était cependant pas n’importe quelle porte, mais celle où était disparu l’objet de ma convoitise. Celui-ci ouvrit la porte à moitié, assez pour voir ce qui s’était passé, alors que le garde qui s’était remis du choc sortit la fameuse « arme de destruction massive » des humains: un pistolet.


Pour tout vous dire, j’ai toujours été curieux à propos de cette invention, ne sachant pas si cette arme était vraiment aussi puissante que ce que l’on dit. C’est donc avec un sourcil levé que je me retournai pour regarder le petit objet de forme étrange que l’on pointait sur moi. À première vue, le pistolet semblait aussi dangereux qu’une tapette à mouches, faisant à peine plus que la taille de ma main, mais je ne me laissai pas avoir par son apparence dérisoire. Peut-être que cet objet ridicule avait bel et bien le pouvoir destructeur qu’on lui attribuait, mais pour le savoir, je devais le voir en action.  Je levai mes yeux vers le gardien de cellule et penchai ma tête sur le côté dans le but de le provoquer avant de lui demander ce qu’il attendait pour tirer. Sa réaction fut des plus décevantes. Il se contenta de se figer et de me regarder avec de gros yeux comme si j’étais fou. Heureusement, mes paroles eurent un effet inattendu sur nul autre que Damien, qui s’adressa à moi. Sa voix qui me demandait poliment, mais avec fermeté, de m’écarter était exactement comme je me l’étais imaginée : profonde et charismatique. Cet humain semblait presque trop parfait pour en être un, ce qui ne fit qu’attiser ma curiosité encore plus.

Je fis comme il m’avait demandé de faire, m’éloignant du garde et m’approchant de lui. Damien ne bougea pas d’un pouce, soutenant mon regard en affichant toujours ce visage impassible qui blessait ma fierté. Jamais personne n’avait affiché ce niveau de désinvolture devant moi avant lui et je devais avouer que j’avais la ferme intention de le faire changer d’attitude.

-Je me suis éloigné. Je fais quoi maintenant Damien? dis-je en utilisant la fraction des pouvoirs qu’il me restait pour le faire réagir, ce qui était censé être amplement suffisant.

Le moins que je puisse dire c’est qu’il resta impassible comme si rien ne s’était passé, j’en fus décontenancé. Je réessayai de prononcer son nom, arrivant au même résultat.

Avais-je perdu mes pouvoirs? Non, c’était impossible! J’avais certes moins de pouvoirs qu’avant, mais je restais une déité.

 Je me retournai brusquement vers le garde, le prenant fermement par les épaules et lui ordonnai de me dire son nom, ce qu’il fit, apeuré. Je pus ainsi utiliser mes pouvoirs sur lui pour déterminer rapidement si oui ou non je les avais perdus. Je soupirai de soulagement lorsque le garde s’endormit dans mes bras comme je le voulais.

J’avais encore mes pouvoirs, fort heureusement.

Je laissai le garde par terre, prenant cependant soin de ne pas le laisser tomber trop brusquement, avant de me retourner vers l’anomalie qui regardait le corps de son coéquipier étendu par terre avec autant d’émotions que ce dont il avait fait preuve jusqu’ici. C’est alors que je remarquai quelque chose d’étrange dans son énergie. Elle n’était pas du tout humaine et je ne pus m’empêcher de faire une petite grimace en reconnaissant quelques touches d’énergie qui ressemblaient à celle de ma sœur.

-Je vois maintenant, dis-je en me rapprochant de lui pour bien pouvoir l’observer. Alors? Qu’es-tu? Un vampire? Ou peut-être un kitsune?

Son énergie n’avait aucune racine humaine. Il devait faire partie du domaine de la lune. Il proposa, toujours avec stoïcisme, d’aller dans son bureau pour parler loin des oreilles indiscrètes. Je souris et lui fit signe de passer devant. Ses origines magiques répondaient à beaucoup de mes questions, mais elles en généraient encore plus. Je m’assis sur un sofa qui était, ma foi, très confortable : rien à voir avec le lit dur de ma cellule. Croisant les jambes et joignant mes mains aux dessus de mes cuisses, je regardai Damien en attendant qu’il s’explique.

-Premièrement, si vous voulez plus d’informations sur moi, vous allez devoir être plus discret à propos de ce que vous êtes réellement. Les humains ont peut-être arrêté de croire au surnaturel pour la plupart, mais il y en a toujours qui y croient et qui feraient tout pour trouver des preuves de notre existence. Je me suis bien fait comprendre?

-Où pourrais-je trouver de tels humains? dis-je, pensant avoir trouvé un moyen de restaurer mon culte, ne faisant pas attention au sens de ses propos.

 Celui-ci me lança un regard contrarié.

-Je ne sais pas de quel temps vous venez, mais les choses ont changé, et les humains aussi. Ils ne se plient plus aussi facilement aux caprices des Magnas, dieux y compris.

Je démontrai mon mépris en entendant Damien parler des dieux comme s’ils étaient au même niveau que les autres créatures surnaturelles ou, comme il le disait, des Magnas. Je savais très bien ce qui arrivait sur Terre et son impact sur le déclin des déités : c’était la raison de ma venue.

-Écoute-moi bien mon grand, dis-je en mettant mes coudes sur mes genoux. Je ne suis pas né de la dernière pluie et tu ne m’apprends rien en ce moment. Je veux juste savoir ce que tu es, après, je te laisse tranquille et mes problèmes, si j’en ai, ne te concernent pas. Tu n’as pas besoin de te préoccuper de ça.

Mon interlocuteur, malgré mon sourire encourageant, garda le silence un moment avant de finalement soupirer lourdement et de me répondre.

-Je suis un gobelin de la lune.

Je levai un sourcil, ne m’étant pas attendu à ce qu’il soit ainsi relié à ma petite sœur.

-Oh? Un des descendants de ma très chère frangine, la très grande déesse de la lune? Je ne suis pas étonné, elle a toujours eu des mœurs légères…

Je ne pus retenir une légère agressivité transparaitre dans mon ton. J’ai toujours été plus fort que ma très chère sœur, mais avec la déchéance de mon culte, j’ai vu mes pouvoirs décroitre alors qu’elle, qui batifolait avec les humains et autres créatures, n’en perdait pas une miette. Je ravalai ma salive et serrai les poings, chassant mes sombres pensées. Je levai mon regard vers Damien qui affichait un air calme, ce qui me surprit particulièrement, après tout, j’étais connu comme étant sans pitié envers la descendance de sa créatrice.

-Tu ne sembles pas surpris ni déstabilisé…

-C’est parce que je m’en doutais un peu pour tout vous dire, me dit-il sincèrement, sans une once de crainte.

Je ne pus m’empêcher de sourire un peu, heureux d’être demeuré assez célèbre pour être reconnu par un gobelin. Je n’avais donc pas encore tout perdu. Cependant, son absence de peur m’agaçait un peu. J’allais devoir lui apprendre les bonnes manières dès que j’aurai appris ce qu’il me voulait.

-J’aurais besoin de votre aide pour m’aider à accomplir un projet qui m’est cher, ou sinon d’un serment de votre part me jurant que vous ferez attention à ne pas détruire l’équilibre de l’humanité.

Je me figeai, m’étant attendu à tout sauf à ça. Je crus pendant un instant que j’avais mal entendu, mais l’air sérieux du gobelin confirma que j’avais tout compris.

-Mon aide! Pour le bien de simples humains? dis-je d’un ton dédaigneux.

-Oui

-Et pourquoi t’aiderais-je?

-Parce que malgré vos airs supérieurs, vous vous souciez un minimum des humains, ce qui vous différencie de votre sœur. Bien sûr, il y a aussi le fait que vous n’aimez pas votre cadette, mais ce n’est pas la raison principale qui me pousse à m’allier à vous, m’expliqua-t-il de but en blanc.

Il n’avait techniquement pas tort.  J’avais besoin des humains, d’où le fait que je faisais attention à eux, un peu seulement. Ce qui me convainquit le plus, c’était la partie sur ma sœur.

Nous discutâmes plus ou moins longtemps à propos de l’humanité et des catastrophes que ma sœur provoquait pour son propre amusement. Damien semblait tenir aux humains et vouloir vivre comme eux. J’appris qu’il abhorrait la déesse frivole tout autant que moi, sinon plus. Son ton dédaigneux lorsqu’il parlait d’elle reflétait parfaitement le peu de respect et de loyauté qu’il lui témoignait et je ne pouvais qu’être d’accord. Je me surpris à entrevoir un chemin pour retrouver mes pouvoirs, mais surtout, pour prendre ma revanche contre la grande Déesse de la Lune. Elle qui était si fière et qui se permettait tout, n’avait pas que des fidèles, elle avait aussi beaucoup d’ennemis, et quand ceux-ci s’alliaient ensemble, il ne fallait surtout pas sous-estimer l’explosion qui leur était possible d’engendrer. Peu à peu, les pièces du casse-tête s’assemblaient. Le faible gobelin qu’elle avait créé était la pièce maitresse qui la ferait tomber tout en me permettant de réinstaurer mon culte.

Après tout, le soleil revient toujours même après la plus longue des éclipses…

Le plan était simple, mais efficace. Il consistait, entre autres, à faire de ma sœur la méchante contre qui nous, les gentils, allions nous battre. Grâce à Damien, je pus réunir rapidement plusieurs Magnas qui avaient une dent contre la déesse de la lune. Parmi eux, une certaine Angélique qui s’était établie depuis longtemps chez les humains et travaillait en tant que journaliste internationale. Elle avait comme réputation de toujours communiquer des informations véridiques et ce, dans un temps record. Grâce à elle, des rumeurs circulaient déjà sur un soi-disant culte, dédié à une déesse de la lune, qui ferait des cérémonies sacrificielles et qui punirait par la violence extrême les rebelles qui essayaient de sortir de cette secte. Malheureusement, ce n’était que des rumeurs qui n’intéressaient pas les dirigeants en tant que tel. C’est là que Damien intervint. Étant l’un des meilleurs détectives que les États-Unis n’avaient jamais connus, il ne fut pas remis en question lorsqu’il présenta un dossier, monté depuis quelques temps déjà, prouvant que le culte en question existait bel et bien.

J’avais été surpris lorsqu’il m’avait montré son travail. Cela faisait une dizaine d’années qu’il espérait pouvoir enfin se débarrasser de ma sœur et ainsi libérer l’humanité de ce fléau. Les preuves de son dossier étaient étonnamment toutes vraies et il n’eut aucun mal à convaincre les plus hauts placés que le culte était réel.

Finalement, après un mois de préparatifs, il ne manquait plus qu’à laisser la cupidité humaine faire le reste. Les États-Unis, ne voulant pas manquer l’opportunité de se faire voir comme des sauveurs, décidèrent d’œuvrer contre la secte. Plusieurs pays les rejoignirent, réduisant considérablement le nombre de fidèles de ma sœur. Tout allait comme sur des roulettes, la « chasse aux sorcières » était ouverte et les pouvoirs de la déesse de la lune s’amenuisaient, je pouvais le sentir. Ce fût après un autre mois parsemé de carnages que Damien décida de m’exprimer son mécontentement.

-Nous devons cesser ce massacre! Des innocents se font lyncher dans les rues, se faisant simplement suspecter d’être membre du culte de ta sœur, ce n’est pas ce que je voulais.

-Que voulais-tu alors? lui demandais-je avec un ton cruel. Nous sommes en guerre contre une déesse. Tu croyais qu’on allait lui demander de se rendre et qu’elle accepterait gentiment? Désolé de te décevoir, mais toutes les guerres divines ont toujours entrainé un massacre.

Damien m’avais regardé comme s’il me voyait pour la première fois. Je vis la déception pure dans son regard avant qu’il ne se retourne pour partir. Il s’arrêta, cependant, juste devant la porte.

-Tu te souviens que je t’avais dit que tu étais différent de ta sœur? En fin de compte, je vois que je m’étais trompé. Vous êtes pareil tous les deux. Prêts à tout pour votre plaisir personnel.

En entendant ces mots, une rage sourde m’a alors envahie. Une gifle ne m’aurait pas plus enragé et fait autant monter des envies de meurtres en moi. Pas plus qu’elle n’aurait pu me blesser autant que je l’étais. Damien était rapidement reparti après m’avoir dit cela, me laissant seul avec ma colère, que j’avais défoulée sur tous les objets autours de moi jusqu’à ce qu’il ne me reste que la triste vérité : j’étais en effet comme elle.

On avait souvent essayé de changer qui j’étais, de me rendre moins fier, moins susceptible. Plusieurs avaient essayé de me faire voir les humains comme des personnes, et non comme des pions qui procuraient du pouvoir. Certains avaient réussi à me changer pour un court moment, mais à la fin, je restais qui j’étais : un dieu tout puissant supérieur à l’humanité, un dieu qui était crain et loué à la fois. J’avais toujours, sans effort, eu tout ce que je voulais, mais ce n’était plus le cas depuis ma déchéance. La perte de mes pouvoirs avait inévitablement provoqué chez moi une certaine mortalité que j’avais de la difficulté à accepter, cherchant toujours les problèmes pour me prouver que j’étais toujours un être immortel et tout puissant.

Cependant, pendant ces deux derniers mois en compagnie du gobelin de la lune, après ces nombreuses nuits blanches à peaufiner notre plan qui déviaient inévitablement en des discussions sur le passé, sur nous et sur nos rêves, j’avais commencé à m’attacher au gobelin. Je ne m’en étais pas rendu compte sur le coup, mais à force de vivre comme un mortel, il semblerait que j’aie attrapé leur mauvaise habitude de trop s’attacher à certains individus.

Je passai plusieurs jours seul dans un appartement dévasté, me demandant ce que je devais faire. Je ne voyais aucun moyen d’avoir tout ce que je voulais cette fois. Je devais faire un choix entre cette vie semi-mortelle et mon ancienne existence divine. Au septième jour, ma décision était prise.

La nuit était tombée. Aucune lumière ne se reflétait sur la surface du lac devant lequel je me tenais, lui donnant une allure sinistre. C’est alors que je détectai l’énergie caractéristique de ma sœur.

-C’est une belle nuit, n’est-ce pas? Sans lune comme je les aime, dis-je sur un ton décontracté.

-Je dois dire que nos goûts sont radicalement opposés cher frère. Es-tu enfin disposé à prendre tes responsabilités et à arrêter de laisser tes humains faire tout le travail à ta place?

Nous nous regardâmes un moment sans rien dire. Nous nous haïssions et, malgré nos paroles d’apparences anodines, la tension était palpable. J’estimais que les pouvoirs de ma sœur avaient autant déclinés que les miens, nous mettant sur un pied d’égalité. Cependant, j’avais une armée, et elle, des fidèles en déroutes. J’avais gagné la partie et nous le savions tous les deux, mais son égo divin l’empêchait de le reconnaitre, comme le mien m’empêchait de voir ce que je voulais vraiment.

S’en suivi un combat de titans qui transforma la forêt tout autour de nous en cratère que les humains expliqueraient plus tard comme étant la preuve de l’existence des extraterrestres. Ce furent les ennemis de ma sœur qui firent pencher la balance de mon côté et qui me permirent de porter le coup de grâce. La déesse de la lune n’était plus et je pouvais maintenant me présenter à ses anciens fidèles comme étant le Messi, voulant les sauver de l’injustice dont ils étaient victimes. Avec la fraction de mes pouvoirs que j’avais toujours, j’allais pouvoir déployer une certaine atmosphère « divine » qui raviverait leurs espoirs et qui les pousserait à me suivre comme ils avaient suivi ma sœur. J’allais pouvoir prendre tout ce qu’elle avait eu et retrouver assez de puissance grâce à ses adeptes pour être capable d’influencer assez les humains et de les soumettre à ma volonté. Finalement, j’allais, lentement, mais inévitablement, gagner de plus en plus de pouvoirs, ce qui me permettrait d’envouter de plus en plus d’humains. Cela n’allait être qu’une question de temps avant que je ne retrouve ma gloire d’antan.

Cependant, au lieu d’aller au-devant des fidèles de la déesse de la lune, j’utilisai mes pouvoirs pour convaincre un à un les dirigeants des différents pays qu’avec le décès de la chef de la secte, celle-ci n’était plus une menace. Le peuple fut tout aussi facilement convaincu que lorsque nous l’avions amené à haïr le culte. Les humains étaient faciles à influencer après tout.

Par la suite, mes pas me dirigèrent vers le commissariat où j’avais rencontré Damien pour la première fois. Je savais depuis le début qu’il était spécial et les circonstances de notre rencontre l’étaient tout autant. J’avais vécu comme un humain, lié une amitié sincère avec Damien qui m’avait aidé à m’adapter. Ça avait été loin de l’enfer de la mortalité que je m’étais imaginé. Je m’étais surpris plus d’une fois à aimer le caractère imprévisible de la vie, à simplement me laisser aller dans ce tourbillon de changements constants dont était faite la mortalité. C’était comme si je me réveillais après un long, trop long, sommeil. Comme si, après tous ces siècles à fouler la Terre, je voyais enfin le soleil alors que, depuis le début, je ne voyais que la lune qui le cachait. Je me rendis compte que j’avais vécu ma vie en regardant une éclipse, et que, soudainement, le soleil se dévoilait enfin, me montrant ce qu’était la vraie vie. Me montrant ce que j’étais vraiment, ce que je voulais depuis le début. J’avais finalement attendu toute ma vie cette révélation, sans vraiment savoir ce que c’était et ne faisant pas attention à ce désir enfoui au fond de moi, aillant trop peur de ce que je découvrirais. Je voulais rester dans mon quotidien réconfortant, n’osant pas essayer de nouvelles choses alors que cela m’aurait rendu beaucoup plus heureux. C’est cette illumination qui avait fait que, cette fois, je n’avais pas choisi le pouvoir.

J’ai finalement réussi à en savoir un peu plus sur qui j’étais vraiment. Avec l’aide de Damien, qui finit par me pardonner après maintes tentatives d’excuses, je me trouvai un travail où j’aidai les mortels à avoir la révélation que j’avais eu avant qu’il ne soit trop tard pour eux.

Heureusement, une éclipse est temporaire et j’ai foi que, tant que nous y mettrons du nôtre, nous arriverons tous à voir le soleil un jour.

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