Texte écrit par Mikaël-Alexis Bowes, à l’occasion du Concours Critère, qui avait pour thème «L’escalier».*
Lire Dans un vent gorgé d’une odeur de diesel.
Je suis Alekseï Arseniev, le pire raté de la famille.
Élevé en Russie, dans un climat de haine intense, j’ai su rapidement que je devais rentrer dans un moule formé au millimètre près, pour ne pas être tué par ma propre famille. Car oui, c’est quelque chose de commun chez les Arseniev.
J’étais autrefois un jeune garçon gâté par la vie. Un visage doux, lisse et bien formé. Un très beau jeune homme. Mais cette chance est partie bien vite, laissant devant moi un futur sombre et terrible, comme toute mon enfance.
* * *
– Alekseï Arseniev! Lâche ton cousin immédiatement!
Je me redresse brusquement en fronçant les sourcils. Pourquoi mère crie-t-elle ainsi sur moi, alors que je suis au sol… À trois mètres de mon cousin criant comme si je le frappais ?
Il s’appelle Vince. Il a 12 ans, alors que j’en ai 7. Il a un frère qui s’appelle Xan et qui l’imite un peu, pour être aimé par leur père j’imagine. Xan a 10 ans, mais je sais qu’il est conscient de l’impact de ses gestes.
Notre arbre généalogique est plutôt simple: Magnus, le père de ces fameux cousins, dirige une entreprise familiale fructueuse de minerais, il a une sœur et deux frères. Cette sœur n’a eu aucun enfant, mon oncle Anton deux enfants, et mon père, Fiodor, a eu l’échec que je suis comme fils.
Je tourne rapidement la tête vers ma mère, qui a crié mon nom, et elle prend brusquement mon avant-bras couvert par ma chemise beige, pour me tirer sèchement vers elle. Elle regarde avec indulgence mon cousin, s’excusant de mon comportement déplacé. Elle répète sans cesse à quel point je suis idiot, presque à genoux devant le premier fils de Magnus.
Je comprends, pour la première fois, que Vince Arseniev, futur successeur d’un trône à des millions de dollars, 12 ans, sera pour toujours mon pire cauchemar.
***
Au cours des années qui suivirent, le calvaire ne fit qu’empirer. Des quelques moqueries, il passa aux claques, aux coups, puis au harcèlement continuel; je n’arrivais même plus à respirer dans notre propre demeure remplie de servantes avec qui j’aimais m’entretenir, sans que cet imbécile vienne me pourrir la vie.
Parce que, bien évidemment, tout le monde vivait dans ce grand manoir.
Mes parents n’ont jamais essayé de régler ce souci. Mais je ne peux pas leur en vouloir. Mariés pour la prospérité de la famille, ils ont eu un fils très jeune, mais ne l’ont jamais voulu. Ma naissance apportait simplement plus de profits et de bénéfices, ils avaient juste à me dresser pour obéir inconditionnellement à Vince et Xan, et le tour était joué.
***
Nous voilà, quatre ans plus tard. J’ai onze ans et il en a seize. C’est un monstre. L’un de ses jeux favoris, c’est de faire croire aux adultes que j’ai osé parler contre lui.
Un beau matin d’avril, où le soleil passait à travers les branches pour faire fondre la neige, Vince décida qu’il était temps de me marquer à vie:
— Je te le promets tante Élaine, c’est ce qu’Alekseï m’a dit : il ne veut plus faire partie de notre famille ! Et il ne va jamais se marier !
Assis sur le porche en vieux bois de la maison, je regarde la grande cour avant. Il n’y a pas beaucoup de bruit, à 9h37 du matin, sauf celui des écureuils qui commencent à se réveiller et des oiseaux qui célèbrent les premiers vrais rayons du soleil.
Je sens une forte poigne serrer soudainement mon épaule, me faisant sursauter. Je lève la tête vers le haut, pour rencontrer le regard sévère et rempli de haine de ma tante Irina — la mère de Vince –. Ma propre mère, Élaine, lui a donc transmis les informations falsifiées que Vince lui a fournies.
Je m’apprête à lui demander quel est le problème, lorsqu’elle se met à me tirer brusquement vers le sous-sol, où Magnus, Vince, Xan, mon père et ma mère sont déjà rassemblés. Elle me force à descendre ces escaliers terrifiants, peu utilisés. Le bruit des grincements sur chaque planche ressemble à celui d’un chat qui se bat. Je regarde où je pose les pieds, mon bras tiré par ma tante descendant devant moi ces fameuses marches. Elle m’emmène dans une pièce sombre, entièrement en béton, équipée d’une faible ampoule clignotante pour illuminer l’endroit, qui m’a toujours filé un frisson dans le dos.
Elle me force à me mettre à genoux devant un bac métallique, me tenant en place avec un regard diabolique, que j’ai déjà pu auparavant apercevoir dans les yeux de Vince. Elle commence à parler, d’un ton autoritaire:
— Alekseï… Tu vois, dans notre famille, nous avons une tradition importante : il est nécessaire de se marier et d’avoir des enfants. Vince nous a dit que tu comptes briser cette tradition. Renier ta propre famille… mais quelle idée répugnante!
Ma propre mère, celle qui m’a porté dans son ventre durant neuf mois, ouvre le couvercle du chaudron, rempli d’un liquide bouillant.
— Nous n’avons pas envie de faire ça, Alekseï. Mais nous n’avons pas le choix…Si tu tiens tant à éviter le mariage, nous allons t’empêcher de séduire qui que ce soit…
Je lève les yeux pour chercher l’aide d’un membre de ma famille, l’air paniqué.
— Mais… Mais je n’ai jamais dit ça, voyons !
J’essaie de me défendre en tirant sur mes bras tenus en place, mais c’est inefficace. Tante Irina tient déjà mes mains solidement dans mon dos et les attache avec une vieille corde. Elle prend ma nuque lentement entre ses doigts glacés:
— Ne rends pas ça plus difficile mon neveu… C’est plus douloureux pour nous que pour toi…
Pourtant, sans aucune hésitation, elle pousse d’un seul coup le bas de mon visage dans le liquide bouillant.
Je sens ma peau fondre, du sang teintant l’eau dans laquelle je suis plongé, mes hurlements de douleurs étouffés par le liquide sont la seule chose audible dans la pièce. Ma tante veut me tenir en place longuement pour s’assurer d’obtenir des dommages permanents.
De la fumée sort de la bassine, le liquide se mélangeant à la chair humaine. Tous les regards sont concentrés sur ma souffrance, mais le seul amusé est celui de Vince, fier d’avoir fait marquer son cousin pour toujours.
Je me rappelle d’avoir déjà senti cette odeur de cochon brûlé lorsque nous passions devant un abattoir. Cette odeur mélangée à ma douleur atroce me fait sentir comme un animal inutile. Au fond, c’est ce que je suis pour eux. Vince se penche face à moi, admirant son chef-d’œuvre avec un sourire mesquin:
— Ça te va bien, me rit-il au nez.
À force de me débattre, je finis par asperger mon torse du liquide brûlant. La douleur est tellement insoutenable que je finis par perdre connaissance, et ce, pendant deux jours.
Durant ce sommeil, sans que je le sache, Vince m’a attribué le doux surnom suivant :
Smoke.
***
À mon réveil, ma première réaction fut de toucher lentement mon visage, du bout des doigts. Bien entendu, il était recouvert de bandages, mais je savais que ce n’était pas l’un des membres de ma famille qui m’aurait gratifié de cette pitié. J’eus ma confirmation assez vite, lorsqu’une des servantes du manoir passa vérifier mon état, heureuse de me voir éveillé.
Amaride, de son prénom, était la plus proche de moi, prenant avec joie le rôle maternel dans ma vie. Je regardai la vieille dame qui retirait délicatement mes pansements souillés pour les changer, et lui demandai, la voix chevrotante:
— Puis-je… voir mon visage ?
Le malaise prit possession de son vieux visage, me confirmant que le résultat de mes blessures était ignoble.
Pour certains, il était évident que je semblais trop calme devant une telle situation, mais bourré de calmants et encore sous le choc de cette violence sans pareille, je ne savais même pas comment réagir.
La dame me tendit un petit miroir de poche. Elle me fit un sourire sincère et me caressa légèrement les cheveux, pour me soutenir dans cette épreuve, me faisant comprendre que je n’étais pas seul.
Je le tenais de mes deux mains moites, tremblant légèrement. Cette future révélation allait faire basculer le reste de mes jours et j’en étais conscient. Je portais une chemise de nuit blanc cassé, tachée par endroits de sang séché. Je faisais lentement remonter le reflet, pour atteindre mon visage.
Le vide.
Le silence.
La haine.
Le déni.
La souffrance.
Lentement, des larmes vinrent couler le long de mes joues scarifiées, laissant une sensation de brûlure durant leur trajet. Un acouphène puissant envahit mes oreilles, camouflant un hurlement lointain provenant de ma propre bouche. Cette brûlure violente avait causé des plaies profondes, enlaidissant les doux traits de mon visage d’autrefois. La chaleur du liquide avait agi tel un cautère sur les déchirures causées sur tous mes tissus.
Je me levai brusquement et, sous l’effet de la colère, commençai à lancer les meubles en chêne noir dans tous les sens, avant de m’effondrer à bout de force au milieu de la pièce.
À ce moment, je ne comprenais simplement pas comment il était possible de vivre avec toute cette douleur, mais par-dessus tout, je ne savais pas comment l’on pouvait infliger une telle douleur à un membre de sa famille, à son propre sang.
Amaride m’aida à me relever, puis me mena vers mon lit, où je pris une pause, complètement désorienté. Elle me caressa lentement le dos et se mit à me parler, mais je vous mentirais si je vous disais avoir écouté. Elle recommença à panser mes blessures, avec toute la délicatesse d’une mère avec son enfant. Cette tendresse incommensurable avait l’effet d’un baume sur mes plaies et m’aida à passer à travers les semaines suivantes. Je restai alité pour fuir mon cousin, mais surtout, mon propre reflet.
Vers la fin du mois de mai de l’année suivante, je vis le reflet de celui que je redoutais tant, alors que je regardais la douce nature par la fenêtre. Je vis ces yeux noirs, vides, tristes et seuls, ce regard suppliant, cette âme en souffrance, mais par-dessus tout, je vis des yeux magnifiques, enrobés de bandages qui cachaient l’atrocité que j’étais devenu.
Je réalisai que couvrir le bas de mon visage mettait l’accent sur de beaux yeux, de magnifiques cheveux noirs tel le pelage d’un cheval sauvage et des traits fins, dignes de ceux d’un jeune prince. Le masque fut à partir de ce 13 mai 1989 mon mécanisme de défense, mais aussi mon maquillage, dissimulant ainsi mon histoire.
Je sortais un peu plus de ma chambre, souvent accompagné d’Amaride, devenue ma confidente plus que jamais. Ma famille avait remarqué ma présence, mais surtout le tissu recouvrant le bas de mon visage. Ils ne firent jamais de commentaires. La seule personne qui avait un problème avec ce masque était Vince.
Il arrachait celui-ci, lorsqu’il passait près de moi dans le jardin, ou le coupait durant nos cours d’arts.
Voyant que je retrouvais toujours le moyen de me camoufler, il devait trouver un autre moyen de me faire souffrir, réalisant que je faisais lentement la paix avec moi-même grâce à ma servante. Elle était d’ailleurs la seule à encore m’appeler Alekseï.
J’avais maintenant 14 ans et je lisais un livre, accoudé à une baie vitrée dans l’un des nombreux salons de notre demeure, lorsque j’entendis des cris provenant de l’entrée. Ma curiosité prit le dessus et j’allai observer la scène, : Magnus et Vince parlaient à Amaride.
— Vous ne pouvez pas me renvoyer parce que je l’aide ! Maître Fiodor paie spécialement pour que je m’occupe d’Alekseï et de ses études !
Magnus, d’un air sévère, balaya l’argument de la vieille dame de la main. Il annonça qu’elle devait quitter immédiatement le domaine, sous peine d’être tuée. Ma mère de cœur baissa les yeux, s’en fut faire ses valises et traversa le majestueux portail en marbre d’un pas las.
Je sortis par l’une des fenêtres pour rejoindre Amaride, la suppliant de m’emmener avec elle. Elle m’expliqua que c’était impossible, des larmes envahissant ses joues. Elle replaça l’une des mèches grises de son chignon désordonné par son départ précipité. Je lui fis une longue accolade, avant de la regarder partir, le cœur et l’âme, déchirés. La seule personne qui m’avait aimé s’en allait, sans que je puisse y changer quoi que ce soit.
Après ce jour, je ne fus plus jamais le même. Je n’allais pas aux cours, je fuguais régulièrement, sans cesse rattrapé par des gardes de mon oncle. Xan commença peu à peu à m’imiter. La famille ne nous ramenait pas par amour, mais parce que nous étions mineurs et que personne ne devait savoir ce qui se passait derrière les murs de cette entreprise fructueuse.
Un an après le renvoi de ma mère adoptive, mon géniteur décéda. Celui-ci était apparemment malade, mais je n’étais pas au courant. Il faut dire que notre relation s’arrêtait à un regard vague par semaine, ou une photo mensuelle pour vanter les Arseniev dans les journaux. Son décès fit d’ailleurs la une de plusieurs grands journaux pendant au moins deux semaines.
Lors de ses funérailles, tout le monde essaya de m’appeler Alekseï, pour ne pas attirer l’attention des journalistes sur la haine qui déchirait les membres de notre famille. Je crois que ce fut la dernière fois que j’entendis ce nom franchir leurs lèvres.
Les médias se chargèrent de prendre des photos, où j’apparaissais encerclé des membres de ma famille, toujours droits et bien habillés, à pleurer des fausses larmes, regardant la tombe de mon père, vêtus de noir pour cette occasion funeste.
Sur cette photo, j’étais le seul à porter un masque, mais la réalité était tout autre: ces clowns étaient les vrais maîtres du spectacle. Ce même soir, les costumes de corbeaux laissèrent place à des habits mondains, alors qu’une réception avait lieu pour honorer le décès de mon père. Plusieurs personnes m’offrirent leurs condoléances, me serrant la main, croyant me voir peiné sous ce visage neutre, alors que je n’avais simplement aucune tristesse.
Le vice-président de la compagnie était décédé. Le testament offrait de bonnes sommes aux plus proches de Fiodor, sauf à moi, Alekseï Arseniev, son propre fils, car j’étais mineur à cette époque.
Les signatures se passèrent rapidement. Je ne fus pas surpris que les gens cessent de venir me voir; ils savaient à présent que je n’aurais aucun sous à leur offrir. Je préférais de toute manière être seul que de voir cette fausse pitié sous mon nez.
Cependant, je possédais des placements très élevés, qui ne pouvaient pas m’être enlevés légalement, car mon père les avait soi-disant amassés pour mes études. Peu savaient qu’en réalité, il s’agissait d’argent blanchi dans des tractations de drogue. Cet argent était donc le mien sans que personne ne soit au courant, sauf peut-être mon oncle, Magnus.
À peine quelques jours après les funérailles de mon père, ma mère prit la poudre d’escampette. La vie de famille n’était clairement pas faite pour elle, elle décida simplement d’aller vivre dans l’une de leurs propriétés au bord de la mer, en Grèce. J’étais donc orphelin à mes 16 ans, mais au fond de moi, je savais que je l’avais toujours été.
Je savais qu’elle ne partait pas juste en vacances, lorsqu’elle me dit :
— Tu vois, Smoke… avoir un enfant n’est pas aussi simple que tu crois. Un jour, tu me remercieras.
C’étaient de belles paroles pour me souligner qu’elle ne reviendrait pas prendre de mes nouvelles.
Je n’eus pas le cœur brisé par ce départ, cette fois-ci. En rentrant, mon oncle Magnus et ma tante Irina se tenaient droits devant moi. Magnus mit sa main sur mon épaule et me regarda d’un air sévère :
— À présent, tu vas devoir agir comme un homme, Alekseï.
Il était l’une des dernières personnes à encore m’appeler ainsi, mais lorsque je l’entendais prononcer mon nom, il n’y avait aucune trace d’amour dans son ton.
Vince partit en pensionnat spécialisé en commerce, Xan quitta bientôt le nid, lui aussi, avec sa part d’héritage, pour fuir loin, avec raison. Je n’étais malheureusement pas assez proche de lui pour pouvoir lui demander asile. Cependant, je dois avouer avoir trouvé les années suivantes plutôt faciles, je n’avais qu’à compléter mes études, seul, passant la majorité de mon temps à peindre des toiles. Les cours d’arts que nous suivions enfants, m’avaient donné un goût de créativité irrésistible, qui m’aidait à m’évader tout en faisant quelque chose qui me plaisait fortement.
Je dus attendre d’avoir 18 ans à mon tour pour récupérer mon argent et fuir, en ce chaud mois d’août 1993. Je m’achetai une grande maison moderne, blanche avec des touches de bois. Elle était vaste, bien éclairée, avec un foyer chaleureux, tout le contraire du manoir où j’avais dû subir mes 18 premières années.
J’avais pour but de vivre heureux dans cette maison, d’y faire régner l’amour et aucune violence. Le seul problème, c’est que c’est difficile de faire régner l’amour seul. Avec un visage mutilé, j’avais déjà fait une croix sur une vie amoureuse. Je me tournai donc vers les refuges de chats, où je trouvai un magnifique Maine Coon qui n’avait qu’un œil. Voyant sa peine dans la mienne, j’adoptai cette créature que je nommai Baron.
***
Durant plusieurs années, aucun membre de ma famille n’a essayé de me revoir. Je ne fais pas de remous. Je passe mes journées à peindre dans mon salon où à me baigner dans la piscine arrière. Si je ne fais pas ces activités, j’apprends la cuisine ou je profite simplement de ma liberté d’homme riche célibataire.
J’ai donc réussi à créer un foyer à mon image, mais une rage accumulée bouille tout de même au fond de moi, et j’ai besoin de m’en occuper. L’odeur de la vengeance a amené son doux parfum à moi et je sais que je ne pourrai pas lui résister longtemps. En novembre 1999, l’occasion se présente avec un coup de téléphone.
Je décroche, curieux de répondre à ce numéro masqué. Une voix au téléphone me parle d’une invitation, le nom prononcé résonne dans mes oreilles. Je n’ai pas entendu ce nom depuis cinq ans. J’imagine la carrure imposante de mon interlocuteur, assis dans un fauteuil bourgogne, un verre de scotch à la main. Magnus m’appelle pour me demander d’être présent pour célébrer le nouveau millénaire entouré de ma « famille ».
— Alekseï? Tu m’écoutes?
— Euh… Oui…
Je me frotte le front de ma main rendue moite par le stress.
— Je te reviens sous peu avec ma réponse…
Je marmonne cette dernière phrase, comme obligé de me justifier, alors que Magnus n’a jamais tenté de prendre de mes nouvelles au cours des dernières années. Je ne comprends pas comment il a obtenu mon numéro.
L’hésitation me ronge durant les semaines suivantes : devrais-je me pointer ou non à cette fête? Je finis par acheter un magnifique habit bleu foncé. Je décide aussi de changer la couleur de mes cheveux, pour rire du surnom qu’ils m’ont gracieusement offert. Je paye un bon coiffeur, qui couvre ma tignasse d’un beau gris pâle, semblable à de la fumée, quelques jours avant la célébration.
Je me pointe à ce grand manoir qui a tant marqué ma vie. La musique est audible depuis le stationnement bondé. Je suis terrifié, même si je sais que je suis bien équipé.
Je lève les yeux vers les étoiles un instant, serrant les poings pour me calmer. Je replace mon masque sur mon visage, avant de me diriger vers l’entrée du manoir. Bien entendu, je reçois de nombreux regards inquisiteurs, mais je n’y porte pas attention.
Je passe dans les grands couloirs de la demeure. Mon regard tombe sur une fenêtre qui pointe vers la cour arrière, où plusieurs personnes ont décidé de consommer autre chose que de l’alcool. Je regarde quelques instants cette scène étrange, avant de remarquer un second reflet derrière moi. Xan me fait l’accolade. Il a le regard las et les cheveux plus longs que la dernière fois. Il n’a pas l’air enjoué de s’être présenté à cette fête, tout comme moi.
Il essaye de me communiquer quelque chose, mais je lui fais comprendre que je n’entends rien, à cause de la musique.
Il pointe alors ma taille, avant de hocher lentement la tête, puis il se retourne pour se perdre dans la foule. Mon cœur se met à battre terriblement vite, je blêmis.
Je lance un dernier coup d’œil aux fêtards à l’extérieur avant d’aller me chercher une coupe de champagne. Je m’assure de ne croiser ni Irina ni Magnus ni Vince.
Ennuyé par le bruit interminable de la musique, je me dirige lentement vers la cuisine, évitant de regarder la porte donnant sur les escaliers terrifiants, ceux qui ont mené à la mutilation de mon visage. Je bois un verre d’eau pour descendre l’alcool consommé, avant de sentir une main ferme taper mon dos « amicalement ». Je me fige, reconnaissant la voix du diable.
— Mon cher Smoke ! Je vois qu’on s’est présenté sans avertir personne? J’imagine que je t’ai manqué !
Il rit. Ses yeux marrons ne me lâchent pas d’une miette. Je me tourne lentement pour lui faire face, sans détourner le regard.
— Viens Smokey… je vais te montrer quelque chose qui va te plaire… dit-il en pointant la porte du sous-sol.
Il se dirige vers l’escalier, allume la lumière, et m’invite à descendre les marches vers l’enfer.
Je le regarde, les yeux remplis de peur, mais surtout de haine. Il ouvre la bouche avec son air hautain habituel, pour dire une énième phrase cruelle, mais il n’a pas le temps de la terminer : je me précipite pour pousser ce diable dans l’escalier.
Il ouvre grand les yeux, essayant de s’agripper au cadre de porte pour ne pas tomber, avant de s’effondrer dans les escaliers. Le bruit de sa chute est couvert par la musique forte, je suis donc le seul à apercevoir cette marionnette se casser des membres sur ces marches en bois qui m’ont tant traumatisé auparavant.
Il crie de douleur et me regarde avec la terreur que je lui portais autrefois, cachant celle-ci sous des insultes. Il sort lentement un couteau, le bras tremblant de douleur, du sang coulant de son nez vers sa bouche.
Il me regarde descendre vers lui, le regard sombre et rempli de haine. La dernière fois que j’ai descendu ces marches, j’ai eu l’impression d’être trainé en enfer, je veux donc lui rendre la pareille.
Lorsque je suis assez proche, Vince essaye de me donner un coup de couteau. Je copie son sourire mesquin avant de retirer mon masque, écrasant de mon pied sa main au sol. Il crie encore une fois de douleur, à présent incapable de se défendre.
Je détache alors une bouteille thermos accrochée à ma taille, avant de la dévisser lentement sans le lâcher du regard. Il se met à hurler de douleur en sentant l’eau bouillante entrer en contact avec la peau de son visage. Il se débat violemment, impuissant face à l’homme qu’il a toujours méprisé.
Je me penche à sa hauteur, et, pointant ses brûlures, je lance:
— Ça te va bien, mon Vince!
À ce moment, une forte détonation se fait entendre dans le manoir; des hurlements de peur couvrent la musique. Un coup de feu a été tiré. Je remonte l’escalier, du sang sur mon visage et mes vêtements.
Les convives en panique courent dans tous les sens pour sortir du manoir, alors que la sécurité cherche le coupable. Ce chaos me permet de partir, ni vu ni connu.
Tandis que je me dirige vers ma voiture, un léger sourire éclaire mon visage. Je lèche mes lèvres couvertes de sang. C’est donc ça, le goût de la vengeance ?
*Ce texte est l’une des deux œuvres retenues par un jury interne composé d’enseignants de littérature, afin de représenter le Cégep à Terrebonne au concours. Ce dernier a reçu une centaine d’oeuvres d’étudiants issus des cégeps de la province. Les deux jeunes auteurs n’ont malheureusement pas remporté les grands honneurs, mais ils peuvent être très fiers du travail accompli! Nous sommes heureux de vous présenter aujourd’hui leur plume unique et originale.

