Dans un vent gorgé d’une odeur de diesel

Texte écrit par Guillaume Adam, à l’occasion du Concours Critère, qui avait pour thème «L’escalier».*

Lire Smoke.

Mon frère Christophe est parti avec sa femme en Californie. Pour la job, il m’a dit. J’espère que l’avion s’est pas écrasé. En plus, le soir même de leur départ, j’ai appris que ma femme se faisait enculer dans mon dos. Tabarnak.

Tout s’est passé vite. On était au tribunal samedi après-midi et j’ai pris mes enfants dans mes bras pour une dernière fois. Justine m’a donné un collier en macaroni qu’elle avait fait à l’école et mon grand William s’est retenu de pleurer en me donnant un câlin. Je l’ai vu dans ses yeux, même s’il faisait semblant de rien. Ça doit être ça, l’adolescence.

Les juges ont dit qu’ils me prendraient chaque mois un montant dans mon compte pour « les besoins de mes enfants ». Pfff. Ils se prennent pour qui? Mais j’ai pas essayé de me défendre… contrairement à William qui marmonnait à mi-voix derrière le pupitre que son seul vrai besoin était de voir son père. J’ai versé une larme, mais j’ai rien ajouté. Sûrement parce que sa mère se tenait à côté de lui et me fixait d’un œil mauvais. Il m’a frappé! répétait-elle comme une truie enragée. Il m’a frappé!… C’est pas vrai, mais j’ai pas cherché à faire entendre la vérité. J’ai jamais vraiment cherché à me défendre. Sûrement aussi parce que j’avais de la pitié pour ma belle-mère Véronique. Pauvre elle.

Maintenant, je suis vide, comme ce méchant ciel gris. Peut-être qu’il y a un soleil caché par ces nuages de pluie, je sais pas, mais ça change rien. J’ai bu, hier soir, jusqu’à deux heures du matin. Je sais pas si c’était une bonne idée. Peut-être que ma boss va s’en apercevoir. Aussi, je dois aller signer les papiers du divorce ce soir. C’est en banlieue, sacrifice! Pourquoi a-t-il fallu qu’une charogne de policier se trouve là, en pleine nuit, juste après un stop planté au beau milieu de nulle part? Trois shooters de tequila, ça compte? Va falloir que je prenne le bus, même si ça coûte cher. J’aurais mieux aimé signer les papiers samedi dernier et plus jamais en entendre parler. J’aurais jamais dû me marier, d’ailleurs. À cause de mon foutu rêve, de mon foutu amour, je vais bientôt me ramasser en prison. Ou six pieds sous terre. Je sais pas si c’est juste. Je sais pas si je mérite de me retrouver derrière les barreaux. On s’en fout, ça changera rien. De toute manière, dans la vie, il y a rien de juste.

⸺ Monsieur, ça fait 6,75$. Monsieur, vous m’entendez?

Je souris avec un signe de la tête et lâche ma monnaie à la jeune fille qui me regarde avec de grands yeux de l’autre côté du comptoir. Elle est belle. Comme un abruti j’échappe les pièces. Les deux piastres tombent contre la boite de saucissons secs et je me penche pour ramasser le vingt-cinq sous qui roule sur le plancher noir de crasse. L’adolescente garde le silence et j’ose rien dire non plus. Elle tend sa main, appuie sur un bouton de sa caisse-enregistreuse et me redonne la différence que je laisse en pourboire. Oui, je le sais, on laisse pas de pourboire dans les dépanneurs, mais j’y ai pensé après.

Je sors avec mon paquet de cigarettes et mes gâteaux et je tourne à droite sur le boulevard. La caissière m’a-elle souhaité bonne journée? Je sais plus, c’est pas important. Dans la rue, sur le bord du trottoir, il y a une personne qui dort avec un sac poubelle qu’il utilise comme une couverte. Je me dis que ma situation est pas si pire que ça finalement, mais c’est une consolation de marde, parce que je me sens pas mieux. En plus, j’ai vu un gars qui fouillait les poubelles en sortant de mon appartement, ce matin, et il avait pas l’air si dégueulasse. Peut-être que ces gens se disent la même chose que moi en me voyant, peut-être qu’ils se consolent en me regardant traîner les pieds jusqu’à la job. Quel genre de fou s’enfile des desserts et de la fumée toxique dans le corps à six heures du matin? Je lance mon mégot par terre, l’écrase avec mon soulier et sors une deuxième fois mon briquet. J’allume ma cigarette, tire un bon coup, puis engloutis la moitié d’un gâteau au chocolat. Je sacre entre mes dents en ignorant un couple qui, sortant de leur appartement, s’embrassent.

Est-ce que c’est parce que je lui ai dit que j’avais pas l’argent pour l’emmener à l’hôtel qu’elle est allée voir ailleurs? Tu parles d’une chienne. Ou c’est peut-être à cause du jour de la Saint-Valentin, lorsque je suis resté à l’école après dix-neuf heures à cause de la maudite maladie que les enfants se partageaient. Je devais rester pour nettoyer le vomi éparpillé partout dans la classe C-02. Je sais pas ce que c’était, sûrement la gastro. Personne m’en a donné des nouvelles parce que, comme on le sait, le vendredi, tout le monde se presse de partir tôt. J’ai donc travaillé en solitaire, en bon concierge. Un gros trois heures à vouloir me pendre… À la fin de cette soirée-là, j’ai descendu les escaliers comme un handicapé, la moppe imbibée dans les jambes. J’ai vidé la belle soupe dans les toilettes et j’ai séché mon jean plein de vomi. Après avoir tourné la clé dans la serrure en sacrant une dernière fois, j’ai affronté la noirceur et le froid de février comme un chat de gouttière. Méchante bonne job. Tu parles d’une vie. Je suis revenu chez moi et j’ai crié contre ma femme, car elle m’a dit toutes sortes de conneries, du genre que je l’aimais pas et que j’étais même pas capable d’organiser quelque chose en amoureux pour la Saint-Valentin. Je lui ai dit qu’elle comprenait rien, qu’elle m’obstinait pour rien, que j’avais la journée dans le corps et que j’avais besoin de repos. C’était comme du vent. Ou comme du béton, peu importe. Elle a rien compris du tout : elle a dit que je lui faisais pas assez de surprises. Après on s’est chicanés pendant une bonne demi-heure avant qu’elle se décide à aller dormir chez sa mère. Véronique m’a appelé le lendemain et je lui ai assuré que sa fille était mon plus beau joyau. Elle a eu l’air contente de ce que je disais, même si j’en suis pas sûr, mais elle a dit que je pouvais venir récupérer ma femme à midi. En sortant de chez Véronique, j’ai conduit la princesse dans un parc, presque beau, et lui ai montré le pique-nique que j’avais préparé pour un bel après-midi ensoleillé. Je sais pas si elle a été charmée, mais elle a pas dit grand-chose. Alors j’ai mangé en silence, à regarder la neige fondre au soleil, me disant que ça passerait bientôt.

⸺ Si j’étais vous, j’éviterais de fumer autant, dit un homme à la barbe bien rasée en poussant un rire sérieux.

Je me retourne et braque mon regard sur son visage. Il est propre. C’est un homme riche, ça paraît. Il sort son téléphone de son pantalon brodé « Hugo Boss » et me montre un écran blanc où il est écrit quelque chose que je comprends pas.

⸺ Vous voyez, la cigarette réduit l’espérance de vie et augmente les risques de cancer. C’est pas pour vous faire la morale, mais je suis médecin. J’ai fait un doctorat en médecine et une maîtrise en neurosciences à l’Université de Montréal, je sais de quoi je parle. C’est triste de voir cela. Mon grand-père fumait au moins un paquet par jour, paix à son âme.

Pour qui il se prend, ce Louis Pasteur? C’est pas pour vous faire la morale, mon cul!

⸺ Vous avez pas dû voir beaucoup d’choses pour dire qu’fumer c’est triste.

La mâchoire serrée, je me rends compte qu’il a mal pris ma remarque, mais j’en ai rien à cirer : la lumière tourne au rouge et on se met à traverser en regardant devant, avant de s’arrêter raide sur un dix cents à cause d’une Honda Civic qui passe à deux pouces en faisant hurler ses pneus. Ostie de sauté. Même le médecin aurait pu y passer, imagine…

Je me retrouve maintenant à l’intersection de la rue Logan et de la rue D’Iberville. Il me reste sûrement une vingtaine de minutes de marche avant d’arriver à l’école, si je suis chanceux. On m’a dit que les enfants de maternelle allaient sortir, aujourd’hui, pour se rendre au parc, à trois rues de l’école. Les joies des derniers jours de mai! Ce serait une occasion en or pour tout laver, une occasion en or! Une occasion en or… J’espère que ma mort sera pas une fausse occasion en or comme ce criss de ménage.

Je jette ma cigarette par terre, l’écrase avec ma semelle et m’en allume une troisième en terminant mon déjeuner sucré. Qu’il aille se faire foutre, ce médecin. Les médecins sont tous des escrocs, de toute manière : ils te gobent la moitié de ta paie et font semblant de savoir ce que t’as. Ils te disent des mots qui ont pas de sens et parlent avec des gestes trop grands pour que tu comprennes que dalle. C’est ça qui a tué papa, je le sais. Si seulement on lui avait donné les bons médicaments, le bon traitement, sans nous parler de ce dra… thro… thrombus. Et sans nous transférer mille fois dans différents hôpitaux, sans nous faire monter les escaliers des cinquante étages, pour finalement nous mettre sur une liste d’attente de plusieurs jours. Voyons donc, tu me niaises! Papa a fait une crise cardiaque arrivé au trentième… Ou c’était peut-être juste au troisième? Peu importe, on savait que son cœur était déjà faible, pourquoi y avait-il pas d’ascenseur? Les médecins ont pas pu le sauver…

Je tourne à gauche et m’engouffre dans une petite ruelle qui longe deux grands immeubles de briques. C’est mon chemin habituel, il me fait gagner quelques minutes. Pourtant, aujourd’hui, on dirait que les bouches d’égout puent encore plus. La ville a une affreuse haleine, comme un vieux camion diesel qui perd du fioul. Ça me donne envie de vomir. Il faudrait quand même pas que je salisse mes souliers avec mes gâteaux à moitié digérés, ça fait winner, ça. Et, en plus, on sait comment les enfants remarquent tout, surtout à cinq ans. Ils te pointent du doigt et rient comme des cons, ça donne le goût de les claquer. L’autre fois, ils m’ont fait remarquer que j’avais des miettes blanches dans la barbe et je les ai fixés d’un regard agressif jusqu’à ce qu’ils arrêtent leurs niaiseries. Ça paraît que c’est pas moi leur père.

Arrivé au bout de l’allée, je monte un escalier en métal qui donne sur une deuxième ruelle, aussi sombre que la première, et frissonne à l’écho de mes pas comme si j’entendais les barreaux de la prison. J’accélère le pas en regardant ma montre. Mon shift commence dans cinq minutes.

En éclaboussant mon pantalon – parce que j’ai mis le pied là où il aurait pas fallu –, je me rends compte qu’il y a d’autres personnes dans la ruelle, cachées derrière un demi-mur. J’entends des murmures, des frottements et des genres de grognements. Je ralentis le pas, m’approche du muret, comme si j’allais me faire sauter dessus par des voleurs, et tombe sur un homme qui… bon, enfin… C’est bizarre, vraiment, en pleine journée, comme ça?… Derrière sa grande carrure, entre ses jambes poilues et dénudés, j’aperçois les plis d’une jupe blanche noircie par la brique contre laquelle une jeune fille est écrasée. C’est sale. L’endroit est sale, tout est sale. Même son visage… et ses longs cheveux blonds, devenus bruns d’une certaine manière, serrés dans la main du quinquagénaire. Ses joues sont creuses et des larmes s’accumulent sous son menton. Cabrée et poussant des cris étouffés à travers les doigts du vieux, elle essaye de se débattre en donnant des coups de coudes par en arrière. Mais elle peut rien y faire, évidemment… Bah, ça me regarde pas.

Alors que j’expire un nuage de fumée, l’homme se retourne en s’enfargeant dans ses pantalons descendus jusqu’aux chevilles. Je tousse un coup en faisant un pas sur le côté, en sursaut. Il me dévisage de ses yeux menaçants alors que je m’éloigne en jetant des regards par-dessus mon épaule. Une horrible impression de voir mon ex-femme là, avec une jupe blanche… Je devrais peut-être appeler la police, surtout s’il y a des caméras et que je me fais prendre à passer mon chemin. Argh, je sais pas… je vais déjà en prison, ça pourrait pas être pire. Et je sais ce que Sylvie m’a dit l’autre fois. Je suis en retard.

***

Je pousse la porte d’entrée de l’école en soupirant. La secrétaire est pas à son bureau, alors je traverse l’accueil en fixant le vide. Peut-être que mon retard de cinq minutes passera sous silence. Dans la salle des employés, entre les Mr. Freeze dégelés et les bouteilles d’eau à moitié vides, je dépose mon lunch. C’est un maudit sandwich au thon avec des chips au ketchup. Meh… ça me donne pas envie. J’ai mangé ça hier, devant TVA.

La directrice me surprend en entrant dans la pièce :

⸺ Comment va mon cher monsieur?

Je me redresse, mes yeux fixent ses dents blanches.

⸺ Salut.

Le reflet de ses lunettes dans lequel je m’aperçois me dégueule, me fait sentir comme un rien. Sylvie ne dit pas un mot de plus, mais continue de sourire faussement. Elle s’arrête à côté de moi, se penche dans le réfrigérateur et retourne d’où elle vient en emportant avec elle son petit sac de concombres et de poivrons verts.

Je fais claquer la porte du frigo et me dirige vers la salle de bain où je me vide le corps avant de sortir de là avec ma bonne vieille amie entre les mains. Comment va ma chère moppe? dis-je, l’air attardé, imitant l’hypocrite, en lui tenant la tête sous l’eau savonneuse comme pour la noyer. Et, en regardant les bulles éclater, je souffle – cette fois, il me semble pousser un soupir un peu plus amusé que découragé, en tout cas, c’est ce que quelqu’un d’autre aurait dit en m’entendant, et on dirait maintenant que je m’hais pour ça.

Devant l’escalier, je soulève le seau d’eau chaude dans mes bras. Je monte les premières marches et me retrouve finalement, comme à chaque fois, avec le manche en bois de la moppe dans les jambes.

***

Au premier étage, dans le couloir, je vois passer un enfant à la course qui se dirige directement vers les toilettes. C’est Mathieu, il me semble. Celui qui riait des miettes dans ma barbe. Je pourrais le suivre jusque dans les toilettes. Je ferais pas que le gifler, et personne le verrait. Ma cellule m’attend anyway… Ah! Je tourne à droite dans le couloir, fais quelques pas, prends la poignée, m’en allant la tourner, m’arrête net.

⸺ C’est pas vrai! Arrête!

La voix vient d’une classe ouverte, comme un son de flûte dans le lointain qui sonne faux, comme le souffle d’un vent gorgé d’une odeur de diesel.

⸺ Depuis combien d’temps, j’suis tellement désolé.

⸺ Depuis février. 15 février, pour être plus précise.

⸺ Juste après la Saint-Valentin, sacrament! Criss que c’est pas l’fun. T’en est rendue où?

⸺ Les médecins m’ont dit que…

Mes oreilles saignent à entendre ce mot.

⸺ Stade 4!

⸺ Stade 4.

Je bouge pas.

⸺ Depuis février? Seigneur de bon Dieu, le cancer a pris l’ascenseur!

⸺ Y’avait même pas d’ascenseur dans l’hôpital où ils m’ont diagnostiquée. Je pense que Dieu nous a créés seulement pour s’amuser avec nous, parce que ça doit être donc ben divertissant de voir du monde pleurer.

***

Au deuxième étage, il y a moins de classes.  En fait, il y en a seulement une : pour les élèves pleins de problèmes. C’est pour ça qu’elle est au même niveau que la salle des profs, où les profs dinent et se parlent. Ils se pensent meilleurs que tout le monde, les profs. Ils apprennent aux enfants comment vivre, comment être heureux, ils apprennent comment vivre aux concierges aussi, on dirait! Et je dois laver les traces de café sur leur bureau chaque matin, parce qu’ils sont pas capables de le faire eux-mêmes, parce que ce sont des profs, parce qu’ils apprennent aux autres comment vivre.

Dans la pièce, la télévision est allumée et je suis surpris par M. Gingras qui finit sa tasse de thé, les yeux rivés sur la journaliste blonde qui se tient droite devant le mont Royal.

⸺ Regarde ça, me dit-il en pointant la reportrice tout en m’ignorant. C’est juste à côté d’ici que ça s’passe.

Je vois une sorte de lueur tragique dans le regard de l’enseignant, et je peux presque y voir le reflet de l’écran. Et un stress inconnu me prend les tripes avant que je me tourne à mon tour vers la télévision.

⸺ Ciboire…

⸺ C’est presque pire que le 11 septembre d’y a quatre ans.

La petite blonde, toute fébrile, l’air tout frêle, contient ses sanglots alors que les mots se pressent hors de sa bouche : « …on compte maintenant près de trois cents morts et au moins cinquante blessés. Les restes de l’oratoire Saint-Joseph qui tenaient encore debout après l’attaque se sont écroulés vers cinq heures ce matin. Les corps des terroristes n’ont pas été retrouvés, mais des témoins crient au racisme. Normand Proulx, directeur général de la Sûreté du Québec, a émis l’hypothèse que l’attentat aurait un lien direct avec la fusillade de la mosquée la semaine dernière et qu’une histoire de vengeance pourrait… »

J’écoute, un peu perdu, démuni. La voix troublée de la reportrice semble se détacher de l’écran, de ces images atroces où les gens, à genoux tout autour d’elle, pleurent de grosses larmes, criant que tout cela est inadmissible, inimaginable. Elle se perd comme une horrible mélodie entre ces murs nus, comme un vent gorgé d’une odeur de diesel. Puis je me sens, moi aussi, me détacher… de moi-même, de cette salle de prof. Une triste salle de prof, seule au monde, à l’intérieur de laquelle, deux hommes encore plus seuls, et deux cœurs encore plus tristes.

Je me souviens pas bien du moment où j’ai enfin réussi à déloger mes pieds pris dans le béton. Mais ce que je sais, c’est que maintenant, je me retrouve encore devant cet escalier tordu, le manche de la moppe toute crottée dans les jambes, le seau d’eau chaude dans les bras. Et je renifle.

***

Au troisième étage, mon Nokia 6100 arrête pas de sonner. Je regarde le numéro qui apparaît sur le mini écran et je soupire : c’est mon ex-femme. Qu’est-ce qu’elle me veut?

Je dépose la moppe contre le sol et commence à frotter.

Elle va me dire qu’elle m’aime, finalement, qu’elle a jamais voulu tout ça et qu’on devrait peut-être réessayer ensemble.

Je déloge une flaque brune et collante du plancher.

Et moi qu’est-ce que je ferais avec cette information, pour l’amour du ciel? Est-ce que je serai content ou je me fâcherai contre elle? Parce qu’après tout, c’est bien sa faute si on en est ici aujourd’hui, n’est-ce pas? C’est bien elle qui m’envoie en prison, n’est-ce pas?

Je lâche le manche en bois de la moppe et prends mon Nokia.

⸺ Tu m’as trop blessé, je t’ai déjà dit…

⸺ J’t’appelle à cause de Justine! Elle… a-a-ah, elle a été frappée par… par un esti d’char en s’en allant à l’école! Un criss de fou!

⸺ Tu me niaises toé sacrament!

Je hurle contre le téléphone et sens mes doigts se crisper. Je hurle d’une rage ignorée, insaisissable.

⸺ J’te jure, j’te niaise pas pantoute! Est dans le coma en c’moment!

⸺ Criss! Ma vie c’est d’la calice de marde!

Je kick la chaudière, comme si c’était elle qui avait ramassé ma fille, et toute l’eau se déverse sur le plancher de la classe, remplissant les craquelures du bois, inondant les dessins d’enfants près du tapis, les jouets et les toutous.

⸺ J’sais pas quoi faire là! On est à l’hôpital, mais j’sais pas, j’trust pas les médecins comme j’voudrais.

⸺ Trust-les pas! C’est des escrocs!

⸺ Mais, mais, ciboire…

⸺ T’es tu dans l’hôpital sans ascenseur?

Elle pleure de l’autre côté de la ligne, en profonds sanglots, comme je l’avais jamais entendue avant. Elle est dans le même hôpital où mon père a fait une crise cardiaque en montant les escaliers. Où les médecins ont pas su le sauver.

La mort prend toujours l’ascenseur. La tristesse aussi, la colère avec elle, le dégoût, l’injustice, l’angoisse, la laideur…

Pour ce qui est du bonheur, il faut être patient, et un peu stupide en plus, parce que lui, têtu comme il est, il prend toujours le foutu escalier.

***

Au quatrième étage… Non, laisse faire, il y a pas de quatrième étage. Sur le toit, le vent souffle… Attends, sur le toit? Pourquoi je suis ici, déjà?… Et ma moppe est plus là. Je suis encore concierge? Est-ce que je suis encore moi?

Dehors, le vent souffle et le ciel est toujours aussi gris que ce matin. Le soleil s’est pas montré… alors j’avais tort, il y peut-être pas de soleil derrière les nuages de pluie, finalement. Et le vent transporte toujours ce genre de gaz, de pétrole, mais sur le toit, on entend les oiseaux chanter et le bruit des vieux camions en est un peu étouffé. Ce n’est qu’une pauvre consolation, encore une fois, parce que leur affreuse odeur, une sorte de bouffée chaude, voyage en hauteur, comme si l’immeuble sur lequel je me tiens était en feu, et je fixe l’horizon pour essayer d’apercevoir les flammes. Je vois l’oratoire Saint-Joseph – en réalité, ce qu’il en reste – et me dis que l’odeur est pas celle d’un feu, mais d’une mélancolie, d’un drame, d’une tragédie. Ça pue la mélancolie, dans toute la ville, comme un brouillard qui cache les rayons du soleil. En bas, j’entends les éboueurs soupirer, j’entends des gémissements de désespoir partout où je pose les yeux : dans les cuisines des restaurants vides, dans les chambres solitaires des hôpitaux aux milliers d’escaliers, dans les parcs pleins de déchets, le long des rues désertes, sous les tentes en toile des itinérants gelés depuis février, dans les sachets de coke qui voyagent de mains en mains… Et je me sens soudain clandestin. De cette ville, de cette vie.

Je pose ma main sur mon torse, car mon cœur se serre. Une bourrasque vient et je me sens brûlé par ce qu’elle transporte. Les oiseaux ont arrêté de siffler. Ça ne sent plus le feu, mais il est encore là, comme s’il était une partie de mon corps. Je me le serais arraché volontiers si mes mains étaient pas aussi fatiguées. Arrachez-le-moi.

J’en peux plus de ce criss d’escalier que je monte et descends, descends et monte et descends chaque matin et chaque soir, comme un chien malade, comme un chien en muselière, comme un foutu concierge. Avec une moppe sale dans les jambes.

Je pourrais descendre dans la rue, sortir un couteau que je trouverai dans la salle des profs et m’en aller braquer un magasin. Parce que j’ai plus rien à perdre à part ma vie, et au moins, je sortirai dans le journal, en petit à côté de l’annonce de l’attentat du mont Royal. Je serai là, avec mon visage indifférent, lassé, sous un titre un peu accrocheur, dans une case juxtaposée à celle où Steve Jobs tiendra dans ses mains son nouveau mini iPod. Les gens liront mon nom et m’oublieront quelques heures plus tard. Je finirai dans le fond d’une poubelle et je serai recyclé. On me transformera en planches de bois et on construira un escalier qui mène nulle part.

Parce qu’après tout, je ne suis personne.

*Ce texte est l’une des deux œuvres retenues par un jury interne composé d’enseignants de littérature, afin de représenter le Cégep à Terrebonne au concours. Ce dernier a reçu une centaine d’oeuvres d’étudiants issus des cégeps de la province. Les deux jeunes auteurs n’ont malheureusement pas remporté les grands honneurs, mais ils peuvent être très fiers du travail accompli! Nous sommes heureux de vous présenter aujourd’hui leur œuvre unique et originale.

Guillaume Adam a également reçu une bourse offerte par l’Association étudiante (AGEECLT). De gauche à droite : Catherine Lemaire de l’AGEECLT, Jean-François Audet et Laurence Prud’homme, enseignants de littérature.

Aime Ô Courant sur Facebook !

Abonne-toi à Ô Courant !

Abonne-toi au balado de Ô Courant !