Entre fiction et réalité

Un rapport paru en novembre 2015 par Numéris illustre, par le biais du palmarès des programmes télévisuels les plus populaires, que les téléromans semblables à la réalité, comme Au secours de Béatrice et Pour Sarah, sont très regardés. Le box-office québécois mis à jour en janvier 2016 tend à montrer que des films donnant un semblant de réalité, tels que Le Mirage et Paul à Québec sont parmi les plus vus. Les œuvres cinématographiques et télévisuelles se veulent souvent représentations sociales au Québec.

Par Kim Tourigny | Arts, lettres et communication

Les téléspectateurs regardent plusieurs émissions inspirées de la vie quotidienne au Québec.
(Crédit photo :Kim Tourigny) Les téléspectateurs regardent plusieurs émissions inspirées de la vie quotidienne au Québec.

LA REPRÉSENTATION DU QUOTIDIEN À LA TÉLÉVISION
L’histoire de la télévision québécoise est ponctuée de plusieurs séries et téléromans qui mettent en scène des personnages et des intrigues des plus ordinaires comme Les Plouffe, Un gars, une fille ainsi que Les Parent. Un grand nombre de productions télévisuelles québécoises proposent des thèmes qui reflètent l’identité sociale. La famille, la vie quotidienne, le boulot sont donc des thématiques assez récurrentes. Ces émissions sont d’ailleurs très regardées par le public. Ce dernier peut s’y reconnaître et mieux comprendre le monde qui l’entoure.

«IL Y A QUELQUE CHOSE DANS LES REPRÉSENTATIONS TÉLÉVISUELLES QUI DIVERTIT LES QUÉBÉCOIS, MAIS AUSSI QUI LEUR PERMET DE MIEUX COMPRENDRE LE MONDE DANS LEQUEL ILS VIVENT.» – BARRETTE, PIERRE, ENSEIGNANT ET CHERCHEUR DANS LE DOMAINE DE LA TÉLÉVISION À L’UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL.

Les Québécois aiment particulièrement les séries et les téléromans et, ce depuis la naissance de ce genre d’émissions télévisées en 1952. La représentation de la vie quotidienne à la télévision a toutefois émergé au cours des années 1970, à l’époque de la néotélévision. La télévision est le lieu par excellence où les Québécois francophones sont en mesure de trouver un reflet d’eux-mêmes. Ceux-ci se reconnaissent aisément dans les séries et les téléromans produits ici, selon l’enseignant et chercheur spécialisé dans le domaine de la télévision à l’Université du Québec à Montréal, Pierre Barrette. «Il y a quelque chose dans les représentations télévisuelles qui divertit les Québécois, mais aussi qui leur permet de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent», dit-il.
Plusieurs émissions présentant un contenu près de la réalité des Québécois sont populaires auprès d’eux. La télévision est un média permettant à la population de se reconnaître de différentes façons. «Les gens veulent se reconnaître à différents niveaux, soit parce qu’ils veulent voir des histoires qui leur ressemblent ou des gens qui leur ressemblent, explique l’enseignant et chercheur Pierre Barrette. Dans les émissions de fictions, la télévision a comme fonction de projeter une sorte de miroir sur la société. Les gens vont spontanément regarder des émissions qui tracent un portrait relativement fidèle ou qui leur apparaisse fidèle de qui sont les Québécois en 2016.»
Les Québécois regardent du contenu lié à leurs valeurs personnelles, culturelles et sociétales. Le respect, l’égalité, la liberté d’expression et la langue française constituent ces principales valeurs, selon le gouvernement québécois. L’envie de regarder une émission semblable au quotidien est d’abord due à une certaine curiosité, selon la travailleuse sociale Fanny Gagnon. «Certaines personnes ont besoin d’écouter la télévision pour lâcher prise, et en quelque sorte pour faire une pause à ce qu’ils font. Lorsqu’ils écoutent la télévision, ils n’ont pas à penser ni à performer, alors que nous vivons dans une société où il faut être de plus en plus performant, précise la travailleuse sociale. D’autres téléspectateurs, selon leurs croyances, leur vécu affectif et émotif, ont besoin de se reconnaître à travers les personnages et les situations présentés dans les séries et les téléromans.» Ce phénomène se nomme le pseudo-environnement. Walter Lippman a élaboré ce principe selon lequel une personne interprète différemment l’information dépendamment du milieu d’où elle vient. L’éducation, la famille, l’origine, le cercle d’amis, le sexe et la profession du spectateur ont une influence sur sa perception de l’information véhiculée dans les médias. Ainsi, chaque téléspectateur a une vision et une interprétation différente du contenu qu’il consomme.
Les enfants et les adolescents regardent aussi une programmation représentant le quotidien. Les parents montréalais accordent une importance particulière aux valeurs présentées dans le contenu des émissions télévisuelles de leurs jeunes, c’est-à-dire du contenu peu stéréotypé faisant appel à l’éthique et au respect. Ils tiennent aussi à ce que leurs enfants regardent une programmation enrichissante représentant de façon exacte certains aspects de la société québécoise, conclut une étude sur les familles canadiennes à l’ère numérique, menée par André H. Caron.

LE MIROIR DES ENJEUX SOCIAUX AU CINÉMA
Une panoplie de films québécois mettent en scène des situations sociales semblables à la réalité et à la société québécoise. Les films Le Mirage, Paul à Québec et Aurélie Laflamme: les pieds sur Terre font partie du palmarès des films les plus vus de l’année 2015. Ces trois œuvres cinématographiques s’adressent à différents publics en raison de leurs propos. Or, ils se veulent, en quelque sorte, un miroir de la société québécoise d’aujourd’hui.

Le cinéma québécois est influencé par des situations sociales.
(Crédit photo :Kim Tourigny) Le cinéma québécois est influencé par des situations sociales.

Les films québécois sont toujours inspirés de certaines situations sociales, et ce, depuis les débuts du cinéma d’ici. Dès les années 1960, jusqu’à la fin des années 1970, le Québec est en période de changement en raison de la Révolution tranquille. Les œuvres cinématographiques de la décennie suivante proposent surtout des thèmes liés au référendum de 1980 comme la quête identitaire au plan individuel et collectif. Les réalisateurs d’aujourd’hui abordent des sujets beaucoup plus diversifiés et autrefois tabous, tels que la maladie, l’environnement, l’homosexualité ou les minorités visibles.

«LE CINÉMA FAIT ÉCHO À UNE SOCIÉTÉ, MAIS EN MÊME TEMPS, IL PROPOSE UNE INTERPRÉTATION.» – POIRIER, CHRISTIAN, ANALYSTE DE L’INDUSTRIE CULTURELLE À L’INSTITUT NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE.

Il y a aussi une diversification des genres, selon l’analyste de l’industrie culturelle à l’Institut national de la recherche scientifique, Christian Poirier. «Nous ne restons plus centrés sur notre propre existence. Le philosophe Paul Ricoeur disait que l’identité est toujours une dialectique entre soi et l’autre et si on reste trop centré sur soi, il peut y avoir des problèmes. C’est le rapport à l’autre qui permet d’envisager d’autres idées, d’autres représentations sociales, d’autres actions, sans se laisser diluer dans le monde», dit l’analyse quant à la diversification des thèmes et des genres.
La mise en scène de situations sociales inspirée de la société est due au fait que le cinéma est ancré dans cette société. Le cinéma a deux fonctions, explique M. Poirier, soit l’apport d’une discussion concernant la société et l’exploration de réalité différente. « La culture a une fonction d’interprétation de la société. Autrement dit, c’est un regard, affirme l’analyste Christian Poirier. On peut utiliser la métaphore du miroir. Un miroir est le reflet d’une société, mais déformé, voire même très déformé. Le cinéma fait écho à une société, mais en même temps, il propose une interprétation.»
Le cinéma permet de critiquer le monde dans lequel on vit, c’est pourquoi les réalisateurs présentent un reflet des enjeux sociaux dans leurs productions. Ils illustrent toutefois leur propre vision de la société. Les films entraînent une réflexion sur l’identité individuelle et collective, selon le livre Le cinéma québécois: à la recherche d’une identité? L’imaginaire filmique. Les réalisateurs proposent une critique des enjeux sociaux dans leurs films. Denys Arcand présente une vision très pessimiste de la société québécoise dans Le déclin de l’empire américain (1986), par exemple. Des films plus récents, comme Incendies (2010), Monsieur Lazhar (2011) et Gabrielle (2013), s’ouvrent sur de nouvelles réalités sociales. Ces films, produits au courant des dernières années, abordent les thèmes de l’immigration et de la déficience intellectuelle. Le cinéma d’ici évolue comme le fait la société. Les personnages, les intrigues, les thématiques des films changent selon les enjeux sociaux de notre communauté.
Durant les années 1970, la critique de la société québécoise au cinéma tournait surtout autour de la nation, de la souveraineté du Québec, du socialisme, explique l’analyste Christian Poirier. L’aspect politisé de la critique des enjeux sociaux au cinéma s’est récemment dirigé vers des aspects plus ciblés. Il y a un éclatement des sujets abordés autant dans les documentaires que dans les films de fiction.
Le cinéma, illustré comme un miroir de la société, permet aussi aux spectateurs de se construire une identité. « Toute forme artistique et culturelle est un élément fondamental dans la construction de qui nous sommes collectivement, dit M. Poirier. C’est essentiel, et ce, pour toute société dans le monde. Cela permet aussi le développement de notre identité.»

L’INFLUENCE DE L’ÉCRAN SUR LA RÉALITÉ
Le quotidien est source d’inspiration dans les productions québécoises et l’inverse est aussi vrai. Le cinéma et la télévision permettent de normaliser certaines situations, dit la travailleuse sociale Fanny Gagnon. Cela a des répercussions très positives selon elle, car les représentations sociales portées à l’écran permettent de démystifier des tabous. Le film Mommy (2014) de Xavier Dolan a créé une certaine ouverture d’esprit sur les relations familiales plus difficiles, par exemple. La présentation de thèmes associés à des tabous favorise la discussion et leur acceptation sociale.

«LE CONTENU VÉHICULÉ DANS LES FILMS ET LES ÉMISSIONS DE TÉLÉVISION CONTRIBUENT AU DÉVELOPPEMENT DES JEUNES ET À LEUR PERCEPTION DU MONDE.»

 

L’impact est à ce point notable que les idéologies, les positions sociales et des discours justificatifs influencent la population. C’est pourquoi ces médias ont des répercussions sur la société, explique Sylvain Harvey, enseignant en sociologie au Cégep régional de Lanaudière à Terrebonne. «Il y a plusieurs thèses sur l’influence des médias. Le conditionnement culturel présente des modèles, des valeurs et des idéologies. Les spectateurs peuvent tenter de correspondre à un de ces modèles, par exemple un modèle de réussite ou de courage. Il y a des modèles positifs tout autant que des modèles négatifs, dit M. Harvey. Ce qu’on montre, à mon avis, et ce qui va beaucoup être modifié par les médias, c’est la perception qu’ont les individus de la réalité sociale dans laquelle ils se trouvent.»
Le contenu véhiculé dans les films et les émissions de télévision contribuent au développement des jeunes et à leur perception du monde, selon le rapport « La vision du monde des jeunes et du cinéma » publié par la Régie du cinéma du Québec en 2002. Les spectateurs, peu importe leur âge, réagissent différemment à la vision du monde offerte par la télévision et le cinéma en raison de leurs valeurs et de leur vécu. Le milieu de vie des enfants et des adolescents et ce qu’ils voient dans les médias ont une influence sur leur perception du monde. Les jeunes peuvent donc avoir une idée biaisée de l’environnement qui les entoure s’il y a un déséquilibre entre les expériences qu’ils vivent et ce qu’ils voient à l’écran. Certains jeunes se méfient du monde dans lequel ils vivre, puisqu’ils regardent des émissions et des films violents. Ils ont donc l’impression que cette violence colle bien à la réalité. Les enfants et les adolescents doivent vivre des expériences non violentes et être encadrés par des valeurs humaines pour éviter ce débalancement, explique le rapport de la Régie du cinéma.
Un phénomène semblable se produit chez les adultes. «Cela a entre autres été démontré par le chercheur George Gebner au cours des années 1970, explique M. Harvey. Gebner a établi un lien entre le nombre d’heures d’écoute de la télévision par rapport la perception du degré de violence et la possibilité d’être agressé par quelqu’un sur la rue, versus le nombre d’agressions réelles enregistrées par les services de police américains. Il y avait un écart entre ce que les gens percevaient et la réalité.»
Les médias contribuent aussi à forger l’identité des spectateurs. Il y a une dimension identitaire importante au fait de regarder la télévision, car cela engendre un rassemblement, dit le chercheur Pierre Barrette. Le fait d’écouter des émissions entre amis ou en famille crée des liens entre les individus. Les émissions d’informations, de téléréalité, ou les émissions spéciales sont souvent regardées en direct. Les auditeurs ont un sentiment de rassemblement quand ils sont des millions à regarder une émission au même moment, ajoute le chercheur.

La montée des canaux spécialisés illustre l’individualisation des intérêts des téléspectateurs.
La montée des canaux spécialisés illustre l’individualisation des intérêts des téléspectateurs.

Le public a accès à un choix de contenu télévisuel et cinématographique de plus en plus vaste, notamment grâce aux chaînes spécialisées et au web. Un peu plus de 40% des francophones du Québec écoutaient des émissions disponibles sur des chaînes spécialisées canadiennes en 2014, tandis que cette statistique s’élevait à environ 30% en 2005, montre le rapport « La télévision » paru par le Centre d’étude sur les médias de l’Université Laval en mars 2015. Il y a une baisse de la consommation de tous les médias sauf d’internet. La consommation de ce média est passée de 9% à 35% entre 2001 et 2013, selon l’étude «Taux de pénétration de l’usage d’internet – En % » publiée par Infopresse en octobre 2015. Les spectateurs peuvent aussi regarder du contenu disponible à l’international. Les auditeurs peuvent donc choisir de consommer ce qui leur convient et qui leur ressemble plus.

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