Lutte des librairies indépendantes

Les Galeries Rive-Nord ont refusé de renouveler le bail de la Librairie Raffin en février dernier. Renaud-Bray a annoncé peu après qu’il emménagerait dans l’ancien local de la librairie. Les librairies indépendantes Campaniloise et la Boutique du Livre ont subi le même sort en 2012.

Par Laurence Roberge (texte) et Marie-Ève Tremblay (vidéo) | Arts, lettres et communication

Plusieurs librairies ont dû fermer leurs portes de 2007 à 2014 selon la directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), Katherine Fafard. La hausse du prix des locaux crée des difficultés financières chez ces commerces dont la situation est précaire. Les centres commerciaux demandent habituellement une cote de 7 à 10% des revenus du commerce, en plus des autres frais, selon Mme Fafard. La faillite est l’une des causes de ces fermetures.

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Le monopole des grandes succursales comme Renaud-Bray et Chapters Indigo est également responsable de cette disparition progressive. Ces commerces sont plus impersonnels que les librairies indépendantes et ils attirent les clients ne souhaitant pas se faire apostropher, selon Mme Fafard. Elle soutient que les noms de ces grandes entreprises séduisent aussi les consommateurs.

AMAZON, GÉANT COMMERCIAL

L’industrie du livre québécoise est protégée par la loi 51, obligeant notamment les institutions publiques à acheter leurs livres dans les librairies indépendantes. Les commerces en ligne les plus imposants se trouvent en dehors du Québec, alors ils ne sont pas contraints par cette loi. Leurs prix sont donc compétitifs, mais les libraires indépendants ne peuvent pas se permettre de baisser les leurs. «Comment peut-on compétitionner avec le fameux GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon)?» s’interroge l’éditeur des Éditions XYZ, Pascal Genêt.

L’arme secrète des sites de commerce en ligne comme Amazon est leur livraison sur tout le territoire, selon M. Genêt. Il estime que le marché du livre québécois se trouve environ à 70% autour de la grande région de Montréal, de la Montérégie, de Sherbrooke et de Québec. Les consommateurs habitant les régions dépourvues de librairies sont donc forcés de se tourner vers l’achat en ligne. M. Genêt se réjouit néanmoins du manque d’intérêt qu’ont ces sites envers la littérature québécoise, car les librairies québécoises peuvent en conserver le monopole.

DIVERSITÉ

Les librairies indépendantes offrent les succès québécois ou internationaux du moment. Ces livres leur permettent d’offrir d’autres titres moins connus et absents en grandes surfaces ainsi qu’en succursales. Les grandes surfaces comme Costco et Walmart offrent environ 200 des 35 000 livres présentés chaque année aux libraires québécois, selon la directrice générale de l’ALQ.

La meilleure façon d’aider les librairies indépendantes est d’y acheter les meilleurs vendeurs, même s’ils y sont offerts à plus haut prix, selon Katherine Fafard. Ces commerces à grande surface offrent une sélection de livres homogène, alors que les librairies indépendantes offrent une plus grande diversité.

LE MONDE DU LIVRE, UN ÉCOSYSTÈME

Les grands commerces sont aussi nécessaires au milieu du livre que les petites librairies, car ils donnent «le pouls du marché», selon M. Genêt. Il croit toutefois que les librairies ont un rôle indispensable. Elles lient les distributeurs aux lecteurs en plus de contribuer à l’économie en offrant une diversité de livres. «Il n’y aura plus de monde du livre s’il n’y a plus de librairies indépendantes», déclare M.Genêt avec gravité.

Cette disparition affecterait principalement l’édition de type littéraire, selon lui. Les libraires participent effectivement à la diffusion de ce type de livres grâce à des initiatives comme le Prix des libraires. Ce prix fait découvrir de nouvelles œuvres littéraires aux lecteurs chaque année.

Sans les librairies indépendantes, il y a un «risque d’être face à une production orientée en fonction de la demande plutôt qu’à une production de création qui ose brasser la cage», s’attriste l’éditeur.

AUTHENTICITÉ

Jérémy Laniel, de la librairie Carcajou, et Catherine Chiasson, de la librairie Bric-à-Brac, ne s’inquiètent pas de la menace envers les librairies indépendantes. Les libraires croient que l’authenticité de leur librairie est la clé de leur succès. Leur communauté reste fidèle grâce à leur engagement auprès de celle-ci.

L’arrivée de Renaud-Bray en face de la Place Rosemère, il y a deux ans, était inquiétante pour la librairie Carcajou, mais les clients fidèles ont continué de l’appuyer. La librairie déménage dans l’un des plus grands locaux de la Place Rosemère en juin prochain, au plaisir de M. Laniel. «C’est un beau succès», dit-il avec enthousiasme.

Mme Chiasson se spécialise en littérature jeunesse et sa librairie est à son image: colorée et accueillante. La demande ne cesse d’augmenter dans ce type de littérature, surtout dans un quartier familial comme celui d’Hochelaga. «D’année en année, nos chiffres d’affaires triplent, révèle la libraire. C’est fou!» Un agrandissement de la librairie a été nécessaire pour répondre à la demande en 2015, quatre mois seulement après son ouverture.

VENT D’OPTIMISME

Les librairies indépendantes gagnent en popularité parce que leur convivialité attire une nouvelle clientèle. «L’ère du 21e siècle est celle d’un commerce de proximité», croit M. Laniel. Il est confiant quant au futur de la librairie Carcajou et celui des autres librairies indépendantes.

Katherine Fafard partage son optimisme, car elle confie avoir reçu plusieurs appels à l’ALQ concernant l’achat ou l’ouverture d’une librairie dans les six derniers mois. Ces appels se faisaient rares depuis deux ans, car le milieu du livre ne se portait pas bien. «Il y a vraiment un vent de renouveau et l’avenir est prometteur», insiste-t-elle, confiante.

Les consommateurs réalisent peu à peu l’importance d’encourager les librairies indépendantes. L’auteure de la série jeunesse Planches d’enfer, Chloé Varin, est désormais sensibilisée à ce sujet important à ses yeux. Elle encourage sa librairie locale en y restant fidèle. «Je ne veux tellement pas qu’elle ferme, c’est un petit bijou dans le quartier!» s’exclame-t-elle.

IMPORTANCE DE LA LECTURE

«En tant qu’auteure, ce que je veux, c’est que les gens lisent, déclare Chloé Varin avec sincérité. Mes livres, mais aussi de façon générale.» Catherine Chiasson veut, quant à elle, inciter les jeunes à lire, mais surtout à aimer la lecture. Le métier de libraire lui permet de participer à cette mission en entretenant un lien puissant avec ses clients. «Le lien créé entre un libraire et un lecteur, c’est hyper précieux», dit-elle passionnément.


LE SUCCÈS D’UN LIVRE

L’éditeur et professeur en édition Pascal Genêt explique le rôle des acteurs clés dans la réussite d’un livre grâce à son expérience dans le monde de l’édition.

«Le succès d’un livre dépend des librairies indépendantes, mais aussi des chaînes de librairies et des commerces comme Walmart et Costco, car ils appartiennent à différents canaux de distribution,» explique M. Genêt. Les magasins à grande surface ont généré 73 millions de dollars en ventes de livres en 2013 selon l’Institut de la statistique du Québec. De tels revenus sont indispensables au milieu littéraire québécois.

L’arrivée du format numérique est un autre facteur favorable au succès d’un livre, selon le professeur, malgré les préjugés associés à cette nouvelle plateforme. Les romans québécois sont rarement offerts à l’étranger, mais l’offre numérique y remédie en présentant les œuvres dans cette version. Un autre groupe de lecteurs est donc rejoint, ce qui crée « une complémentarité entre l’offre numérique et l’offre papier, » selon l’éditeur.

Les grandes surfaces ont tendance à n’offrir que les meilleurs vendeurs, dont la majorité provient de l’extérieur de la province. Les libraires choisissent individuellement chacun des titres qu’ils proposent dans leurs commerces. Ainsi, ils « peuvent contribuer, grâce au choix des livres qu’ils vendent, au succès ou à l’échec de ces livres, » explique M. Genêt. Cette recommandation est plus personnelle que celle que celle retrouvée en grandes surfaces et elle touche les acheteurs qui sont interpellés par le commerce de proximité. Le Prix des libraires, créé en 1994, contribue également au succès des œuvres en lice grâce à la confiance accordée à ces vendeurs.

À lire aussi : Menace pour l’écosystème du livre

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